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Je veux que vous me pensiez altruiste, vous ne sentirez pas que je vous baise ! Machiavel




Dispositif installé près de Ceúta pour inciter
davantage les africains à développer l'agriculture chez eux.


Ce qu'il y a de bien avec la charité, c'est que c'est un formidable paravent pour cacher ce que l'on ne veut pas que l'on sache qui existe…

Par exemple, les OGM allaient éradiquer la faim dans le monde, ce qui était déjà bien généreux. Las, ça ne pouvait pas marcher et des voix avaient commencé à s'élever pour crier à l'arnaque. Qu'à cela ne tienne, les OGM guérirait des maladies comme la mucoviscidose. Las, ça ne marche pas mieux et les médicaments produits sont infiniment trop chers par rapport aux mêmes médicaments obtenus avec des bactéries (Testart). Qu'à cela ne tienne, les faucheurs d'OGM pouvaient être criminalisés et réduits au silence après qu'on les ait ruinés.


Maintenant, les OGM reviennent par une autre voie : l'agriculture en Afrique. Alors M. et Mme Gates, très softs, annoncent au micro qu'avec la révolution verte bis,- la première a foiré -, et les 100 millions de dollars qu'ils ne vont pas verser au fisc en les injectant dans cette opération, les paysans africains pourront bientôt rouler en Mercedes à l'instar du pauv' paysan nommé Crésus dans le sketch de Fernand Raynaud !

L'article qui suit et publié sur le site de Grain (jeudi 28 septembre 2006) précise mieux la vraie donne.

Une autre solution miracle pour l'Afrique ?

Bill Gates va ressusciter la Révolution verte déclinante de la Fondation Rockefeller

"C'est maintenant le tour de l'Afrique. Ce n'est que le début de la Révolution verte dans le continent. L'objectif final est que d'ici 20 ans, les agriculteurs doubleront ou même tripleront leurs rendements et vendront le surplus sur le marché. Imaginons une nouvelle Afrique, où les agriculteurs ne sont pas condamnés à une vie de famine et de pauvreté, où les gens peuvent regarder vers l'avenir avec espérance."Fondation Bill & Melinda Gates, le 12 septembre 2006.

À grands renforts de publicité, les fondations Bill & Melinda Gates et Rockefeller ont annoncé le 12 septembre qu'elles s'étaient associées pour une nouvelle "Alliance pour une Révolution verte en Afrique". Le lendemain, probablement sans que ce soit dû au hasard, Jacques Diouf, Directeur général de la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture), a appelé à soutenir une seconde Révolution verte pour nourrir la population mondiale qui augmente. Le chef des Nations Unies, Kofi Annan, est aussi intervenu pour appuyer cette initiative.

Le fond de cette initiative des fondations Gates et Rockefeller c'est de sélectionner de nouvelles semences et d'obtenir que les petits agriculteurs d'Afrique les utilisent. Gates va mettre 100 millions de dollars et Rockefeller apportera une contribution de 50 millions en plus de sa longue expérience dans ce domaine. La fondation Gates, qui a centré ses activités sur la santé depuis ses débuts, n'a que depuis récemment identifié l'agriculture comme domaine où on pouvait dépenser de l'argent. Lors de la conférence de presse de lancement de l'initiative, Bill Gates a souligné que ce n'était que le premier des nombreux investissements dans le domaine de l'agriculture qui viendrait probablement de sa fondation, actuellement l'œuvre caritative la plus riche du monde, avec plus de 60 milliards de fonds.

Alors que la tête de l'empire Microsoft fournit l'essentiel du financement, le réel instigateur à l'origine de cette initiative (et son principal bénéficiaire) est la fondation Rockefeller. L'argent neuf apporte un élan considérable à son programme et à sa stratégie en Afrique. Rockefeller était le principal organisme à l'origine de la campagne pour la Révolution verte lorsqu'elle démarra dans les années 50. Lancée au moment de l'apogée de la guerre froide pour contrer la menace de la révolution rouge qui balayait les campagnes dans de nombreux endroits en Asie et en Amérique latine, la Révolution verte est souvent décrite comme un projet de développement agricole basé sur la sélection de nouvelles variétés de plantes cultivées réagissant mieux aux engrais, aux produits agrochimiques et à l'irrigation. Son impact sur les pratiques agricoles et sur la production alimentaire a provoqué de violentes controverses : ses défenseurs déclarent qu'elle a sauvé des millions de vies en augmentant la productivité agricole, alors que ses opposants mettent en évidence l'impact dévastateur qu'elle a eu sur les petits agriculteurs et sur l'environnement. Et personne ne nie qu'elle a généré un énorme marché mondial pour les entreprises de semences, de pesticides et d'engrais.

Cela fait plusieurs dizaines d'années qu'on parle de donner sa propre Révolution verte à l'Afrique. Tous - ses défenseurs comme ses détracteurs - s'accordent pour dire qu'en Afrique la première Révolution verte n'a pas été un grand succès. Comment cela a-t-il été possible ? Pourquoi la Révolution verte n'a-elle pas fonctionné en Afrique ? Et surtout, est-ce que ceux qui essaient d'imposer de nouvelles technologies agricoles tirent les leçons du passé?

Tirer les leçons du passé ?

Ceux de la fondation Rockefeller, qui sont les vrais instigateurs de cette "nouvelle" initiative, pointent la complexité de l'agriculture en Afrique et son absence d'infrastructure pour expliquer que la Révolution verte est pratiquement passée au-dessus de ce continent. Mais la technologie de la révolution verte n'est pas "passée au-dessus" de l'Afrique: elle a échoué. Elle était impopulaire et inefficace. L'utilisation d'engrais par exemple, a considérablement augmenté à partir des années 70 en Afrique sub-saharienne, alors que la production agricole par tête d'habitant chutait. Au Malawi, malgré la diffusion à grande échelle de maïs hybride, le rendement moyen pour le maïs restait à peu près celui qu'il était en 1961. Les augmentations de rendements étaient aussi faibles ou stagnantes en Afrique pour d'autres cultures importantes comme le manioc, l'igname, le riz, le blé, le sorgho, et le mil. Même la fondation Rockefeller admet que l'expérience de l'Afrique soulève d'importantes questions concernant l'approche de la Révolution verte: "De faibles rendements persistant chez les agriculteurs africains pour des cultures comme le maïs et le riz, où l'adoption de variétés améliorées a été significative, pose la question de la valeur des variétés améliorées chez les agriculteurs locaux."

Face à cette évidence, et avec les propres cadres supérieurs de Rockefeller remettant en question la priorité accordée par la révolution verte aux variétés améliorées, on pourrait s'attendre à ce que l'initiative Gates/Rockefeller adopte une approche différente. Mais au contraire, elle va encore plus dans le même sens. Dans le document de référence que l'équipe de Rockefeller a rédigé pour expliquer l'initiative, ils concluent : "Une des raisons principales de l'inefficacité [de l'agriculture africaine] est que les plantes cultivées dans la majorité des petites fermes ne sont pas des variétés à haut rendement communément utilisées dans les autres continents". Ils soulignent le besoin de plus d'engrais, de plus d'irrigation, d'une meilleure infrastructure et de plus de scientifiques formés.

A partir de cette analyse assez simpliste (disant essentiellement que le problème c'est l'Afrique et non la technologie), nous arrivons à un plan d'action très linéaire répétant les approches de Rockefeller dans le passé :

1. Sélectionner de nouvelles variétés de plantes cultivées : au moins 200 nouvelles variétés pour l'Afrique doivent être produites en masse au cours des cinq prochaines années.

2. Former des scientifiques africains pour qu'ils travaillent avec eux, pour servir de fer de lance de la nouvelle révolution.

3. Faire parvenir les nouvelles semences aux agriculteurs par les firmes semencières et en fournissant formation, capital et crédit pour établir un réseau de petits fournisseurs agricoles "qui peuvent servir d'intermédiaires pour les semences, les engrais, les produits chimiques et les savoirs auprès des petits agriculteurs".


En plus d'apporter de nouvelles semences aux agriculteurs, leur fournir plus d'engrais chimiques apparaît comme une partie importante de la nouvelle Révolution verte en Afrique. De mauvais moyens de transport et des prix excessifs à cause des taxes gouvernementales et autres tarifs douaniers sont identifiés comme les principaux obstacles. Donc fondamentalement, et malgré un intérêt de pure forme pour les défauts des tentatives antérieures, cette initiative reproduit exactement l'approche de la malheureuse expérience qui l'a précédée : le principal problème est que les agriculteurs n'ont pas accès aux nouvelles technologies, alors nous allons la produire et nous assurer qu'elle parvient entre leurs mains.

Une vision plus large

Il paraît incroyable que cette manière simpliste de penser soit toujours de mise après tant d'années de débat sur la Révolution verte. Toute la question des dommages environnementaux considérables causés par le modèle de développement agricole de la Révolution verte reposant sur une utilisation abondante d'eau, d'engrais et de pesticides est complètement ignorée et écartée. L'érosion et la dégradation du sol causées par l'utilisation des engrais et des pesticides chimiques, et la destruction de la productivité agricole qui en a résulté en Afrique ne sont même pas mentionnées. Au lieu de cela, le vieux refrain des nouvelles semences et de davantage d'engrais est répété. La question explosive des cultures génétiquement modifiées est astucieusement évitée dans la propagande - ce qui ne veut pas dire qu'elles ne sont pas là: les fondations Gates et Rockefeller font partie des soutiens les plus actifs du génie génétique en Afrique.

Le rôle central des communautés locales, leurs systèmes de semences traditionnels et leurs vastes connaissances autochtones sont aussi complètement ignorés, malgré une reconnaissance internationale grandissante de leur importance cruciale. Plutôt que construire sur ces fondations et sur le considérable trésor de biodiversité présent dans les villages, Rockefeller a décidé de le remplacer par des "variétés améliorées".

Mais l'oubli le plus flagrant est sans doute que le projet n'envisage pas du tout les conséquences socio-économiques de ce modèle obnubilé par la technique.

L'idée est la suivante : les variétés améliorées donnent plus de production, qui génère plus de revenus. Mais comme plus de 600 ONG l'ont écrit dans une lettre ouverte au Directeur général de la FAO en 2004 : "Si nous avons appris quelque chose des échecs de la Révolution verte, c'est que les "avancées" technologiques dans la génétique des plantes cultivées pour que les semences répondent à des intrants externes vont de pair avec une polarisation socio-économique croissante, un appauvrissement rural et urbain et une plus grande insécurité alimentaire. La tragédie de la Révolution verte réside précisément dans sa vision technologique étroite qui ignore les fondements sociaux et structurels bien plus importants de la faim." Il est pourtant difficile de croire que cette réalité n'a pas encore percé les esprits des planificateurs du "développement" des États-Unis comme ceux de la fondation Rockefeller.

La réalité est seulement devenue plus dramatique. Sous la pression des instruments commerciaux internationaux et bilatéraux, en particulier sous l'Organisation mondiale du commerce et les accords imminents de partenariat économique avec l'Union européenne, les gouvernements africains sont en train d'ouvrir de plus en plus leurs marchés pour laisser leurs agriculteurs "concurrencer" les produits alimentaires et autres produits agricoles abondamment subventionnés déversés dans leurs économies par les États-Unis et l'Union européenne. Antérieurement, les programmes d'ajustement structurel imposés par les institutions financières mondiales, comme la Banque mondiale et le Fond monétaire international, ont obligé les gouvernements africains à démanteler la recherche agricole et les programmes de vulgarisation publics et à laisser tomber tous les mécanismes de protection et d'encouragement existants pour leur petits agriculteurs. Pour retourner le couteau dans la plaie, les mêmes gouvernements africains sont ensuite forcés par ces mêmes organismes à consacrer leurs terres les plus fertiles aux cultures pour l'exportation vers les marchés du Nord, poussant ainsi les petits agriculteurs hors de leurs terres et la production alimentaire hors des économies rurales.

C'est avec une amère ironie que l'on constate que beaucoup de ces mesures qui détruisent l'agriculture africaine sont soutenues, sinon initiées, par les mêmes compagnies privées dont les fondations caritatives viennent maintenant au secours de l'Afrique avec des programmes de technologies.

Les semences de la privatisation

S'il y a quelque chose de nouveau dans la pression opérée par Gates et Rockefeller pour la Révolution verte c'est sa confiance dans le secteur privé en tant que vecteur principal pour livrer les marchandises et contrôler le processus. Une part substantielle du financement est destinée aux compagnies semencières et aux "agro-dealers" / fournisseurs de produits agricoles pour fournir les semences et les intrants chimiques aux agriculteurs. Cette approche cadre très bien avec les programmes agricoles de Rockefeller en Afrique, dont un des éléments principaux est le développement des compagnies semencières. Il n'est pas étonnant que la vision de Bill Gates pour l'Afrique emprunte les mêmes voies. Après avoir évoqué les problèmes de l'Afrique, il déclare: "Mais Melinda et moi avons aussi vu des raisons d'espérer - les scientifiques africains s'occupant des plantes développant des cultures à haut rendement, des entrepreneurs africains établissant des compagnies semencières pour parvenir aux petits agriculteurs, et des fournisseurs en produits agricoles touchant de plus en plus de petits agriculteurs avec des intrants et des pratiques de gestion agricoles améliorés." Les agriculteurs sont l'objectif final à atteindre, et non le point de départ.

Ce qui est aussi nouveau, c'est la tendance accrue des organismes caritatifs à prendre la place des programmes de développement financés par le public. L'aide au développement diminue, pendant que les fortunes privées, et le besoin de donner de l'argent, par le biais d'entreprises philanthropiques fleurissent. Cette initiative est seulement l'une des dernières d'une série de grosses œuvres caritatives privées tournant leurs yeux - et leur argent - vers les agriculteurs africains. La même semaine où Gates et Rockefeller annonçaient leur initiative, la fondation dirigée par Georges Soros a promis 50 millions de dollars au Projet des villages du Millénaire, destiné à aider les villages ruraux d'Afrique à sortir de la pauvreté. Quelques mois plus tôt, la fondation Bill Clinton a promis un soutien pour des engrais et des systèmes d'irrigation aux agriculteurs rwandais. Encore avant, un autre ex-président des États-Unis, Jimmy Carter, s'est associé avec un important homme d'affaire japonais pour lancer le projet "Sasa kawa 2000" pour apporter des semences et des engrais à l'Afrique. Des fondations caritatives et des compagnies comme Dupont, Sygenta et Monsanto ont pénétré le système international de recherche agricole depuis un moment - et continuent de le faire de plus en plus. Dans l'esprit de ces fondations privées, le progrès est guidé par la vision et les intérêts des multinationales, et non par la sagesse collective de ses communautés rurales.

Le problème n'est pas que la Révolution verte est "passée au-dessus" de l'Afrique. Le problème est que plusieurs dizaines d'années d'expérience, de leçons et de nouvelles perspectives soient passées au-dessus des sponsors de la Révolution verte - maintenant soutenus par des fondations privées - qui persistent dans un modèle technologique dépassé qui bénéficie aux entreprises et pas aux agriculteurs.




Les deux textes qui suivent sont indissociables. Il s'agit de deux points de vue sur la question de la philanthropie / charité qui sont diamétralement opposés. Au-delà des réactions souvent très vives et très marquées émotionnellement qu'a suscitées le premier point de vue / Rebonds (divers forums dont un sur Libération), avec comme point d'orgue la réponse dans le second Rebonds, je trouve plutôt intéressant qu'on les (re)lise à la mesure des informations fournies et des arguments développés par l'article publié sur le site de Grain et largement repris dans la presse ou sur Internet. Force sera de constater que les choses ne sont pas aussi simples qu'on voudrait bien que l'on croit qu'elles sont. Comme disait Machiavel : je veux que vous me pensiez altruiste, vous ne sentirez pas que je vous baise !

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Une poignée d'individus confisque progressivement l'aide au Sud, délaissée par les États.

La solidarité à la sauce Bill Gates

Rebonds par Damien MILLET / Libération QUOTIDIEN : Jeudi 17 août 2006

Damien Millet président du CADTM France (Comité pour l'annulation de la dette du tiers-monde). Coauteur de la bande dessinée Dette odieuse, CADTM/Syllepse, 2006.

Le 26 juin dernier, les deux individus les plus riches du monde ont fait l'actualité ensemble. Le premier, Bill Gates, dirige une fondation caritative à laquelle le second, Warren Buffett, a promis une grande part de sa fortune. La 16e conférence mondiale sur le sida, ouverte le 13 août à Toronto, a confirmé le rôle de plus en plus important joué par les fondations privées dans l'aide internationale (Libération du 14 août): la fondation Gates a annoncé un don de 500 millions de dollars sur cinq ans au Fonds mondial contre le sida. À première vue, la générosité de ces philanthropes peut sembler une bonne nouvelle pour tous. Pourtant on sent bien, confusément, que quelque chose ne tourne pas rond.

La fortune de Bill Gates, fondateur de la multinationale informatique Microsoft, s'élève à 50 milliards de dollars. Elle fut acquise grâce à une démarche très agressive dans le but d'imposer partout dans le monde un système d'exploitation (que les mots sont cruels !) et des logiciels très coûteux et loin d'être parfaits. Celui qui achète aujourd'hui un ordinateur grand public est pris dans le piège Microsoft, et il faut une volonté de fer pour en sortir. Il rejoindra les millions d'individus contraints d'appuyer sur une icône "Démarrer" pour arrêter leur ordinateur...

De ce fait, la fondation Bill et Melinda Gates dispose d'environ 30 milliards de dollars qu'elle consacre à l'amélioration du secteur de la santé et au développement technologique des pays pauvres. Les esprits sceptiques remarqueront que, pour boucler la boucle, ce développement se fera sans doute avec des logiciels Microsoft.

La fortune de Warren Buffett, de l'ordre de 44 milliards de dollars, provient de secteurs économiques plus classiques comme l'alimentation (sodas, crèmes glacées) ou l'assurance. Sur ses vieux jours, ce "requin" des affaires a promis de donner, à terme, 85 % de sa fortune à des fondations, dont plus de 30 milliards de dollars à la fondation Gates. Un record qui ferait presque passer les Rockefeller, Carnegie ou Ford pour des petits joueurs...

Avec de tels fonds propres, le budget annuel de la fondation Gates va doubler, pour atteindre environ 3 milliards de dollars. C'est cinq fois celui de l'Unesco, l'institution des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture. C'est presque autant que le budget 2006-2007 de l'Organisation mondiale de la santé (3,3 milliards de dollars)... Néanmoins, cela ne va pas suffire à colmater les brèches financières : chaque année, les gouvernements des pays en développement remboursent 200 milliards de dollars à de riches créanciers, sans doute eux aussi très généreux, au titre du service de la dette.

Si le montant du don de Buffett est exceptionnel, les annonces de ce type, de la part d'individus fortunés, se multiplient. Mais cette course au gigantisme du don ne révèle-t-elle pas la faillite de l'organisation collective de la solidarité ? Sans le moindre contrôle sur l'utilisation de ces dons, le risque est grand que l'on sélectionne des projets visibles et immédiatement rentables, et que l'on fasse l'économie d'une analyse globale de long terme suffisante.

Dans l'économie mondialisée, le principe même de la solidarité entre les êtres humains est en cours de confiscation par une poignée d'individus, avec la passivité complice des États. Après avoir considéré que tous les coups étaient permis pour faire fortune, les plus forts à ce jeu peuvent décider de la façon dont il convient de venir en aide aux plus nécessiteux sur la planète.

Qui demande l'avis des premiers concernés, les plus démunis ? La lutte contre la pauvreté peut-elle légitimement être confiée aux plus riches ? Et d'ailleurs, est-ce normal que la fortune des deux personnes les plus riches au monde soit quatre fois plus importante que l'aide publique au développement annuelle des pays riches à l'égard des 50 pays les moins avancés ?

La responsabilité des États est clairement engagée car les politiques néolibérales qu'ils appliquent depuis les années 80 sabotent tout système de sécurité sociale, les faisant renoncer à leur rôle de garant du bien collectif et de la justice sociale.

En France, des initiatives comme le Téléthon, l'Opération pièces jaunes ou les Restos du cœur se substituent à l'État en ce domaine et font porter l'effort financier de la solidarité sur une large part de la population attendrie. L'une de ces opérations est même organisée par l'épouse du chef de l'État, révélant la duplicité du pouvoir politique. Les raisons qui ont permis à l'ancien patron de Microsoft et à Warren Buffett de faire fortune, et donc de paraître infiniment généreux en bout de course, sont celles qui ont plongé des milliards d'êtres humains dans le besoin et la pauvreté.

La recherche maximale du profit a mené le monde dans une impasse. Avec la réduction du rôle des États et la toute-puissance des donateurs privés, les peuples les plus pauvres vont être contraints, comme au Moyen Age, de compter sur la générosité du seigneur protecteur ou de périr.

Ce recul intolérable est orchestré en coulisses par la logique de la dette, subtil instrument d'oppression, qui organise un colossal transfert de richesses des populations du Sud vers les créanciers, en même temps qu'un transfert de la prise de décision vers le FMI, la Banque mondiale, les grandes puissances et les entreprises multinationales.

Pour mettre fin au hold-up actuel sur la solidarité au niveau mondial, cet esclavage de la dette doit être aboli. Il sera alors possible de remettre en cause ce modèle économique néolibéral qui organise structurellement une injuste répartition de la richesse dont l'hyper fortune de Bill Gates et Warren Buffett ne constitue que la partie visible.




Il est indécent de faire la fine bouche devant les dons de Gates et de Buffett aux Africains.

Ne tirez pas sur les philantropes !

Rebonds par Philippe MANIERE / Libération QUOTIDIEN : Mercredi 23 août 2006

Philippe Manière est directeur de l'institut Montaigne*.



D'abord, on croit avoir mal compris. On relit et on se résigne à cette incroyable réalité : oui, il s'est bel et bien trouvé quelqu'un pour déplorer, dans les pages Rebonds de Libé (17 août), que deux milliardaires aliènent l'essentiel de leur fortune au profit des plus démunis, en particulier les Africains ! Non seulement l'auteur de cette tribune, Damien Millet, ne crédite pas Bill Gates et Warren Buffett de leur générosité, mais il leur en fait grief. Non seulement il ne se félicite pas que des milliards de dollars viennent soulager la souffrance des déshérités, mais il déplore cette abondance de dons**.

Peut-on nier que des milliers d'Africains seront soignés, aidés, éduqués grâce à cet argent, qui ne l'auraient pas été sans lui ? Est-il discutable une seule seconde que, des milliers d'usages qui s'offraient à leur fortune, Gates et Buffett aient choisi le plus respectable, alors que rien ne les y obligeait ? Doit-on ergoter longuement sur les conditions de l'enrichissement de Gates et Buffett, alors que c'est parfaitement hors sujet ? D'où que vienne leur fortune, les deux milliardaires, encore une fois, auraient pu la garder pour eux seuls. Quant aux fantasmes sur les retombées dont Gates et Buffett ou leurs sociétés pourraient bénéficier au passage, ils sont risibles : pour gagner de l'argent, Bill Gates connaît sans doute des recettes plus sûres et plus rapides que de solvabiliser les Africains dans l'espoir qu'ils lui achètent un jour des logiciels ! C'est bien beau de fustiger la "privatisation de la solidarité", mais de quoi parle-t-on ? Pour que quelque chose soit privatisé, il faut que cette chose soit publique, puis soit vendue au privé, disparaissant ainsi de la carte comme chose publique. Or et c'est heureux ! les instruments de la générosité publique internationale (Unesco, OMS, etc.), en l'occurrence, demeurent inchangés avec leurs budgets, leurs actions... et leur actionnariat étatique. Les sommes que Gates et Buffett vont consacrer à soulager la misère vont simplement s'y ajouter, sans s'y substituer.

Mais ce que les contempteurs de la fondation Gates récusent, c'est le concept même d'une charité privée, soupçonnée d'être intéressée ou inefficace. On a envie de leur répondre que si les organismes publics d'aide au développement étaient parfaitement efficaces, ça se saurait !

On se contentera de faire observer que, public ou privé, l'argent manque et manquera longtemps pour soulager la misère du continent noir. Il y a de meilleurs services à rendre à l'Afrique que de déployer une casuistique d'un autre âge pour distinguer donneurs agréés et "philanthropes sauvages".

[* L'Institut Montaigne a été créé en 2000 par Claude Bébéar, président du Conseil de surveillance du groupe AXA ! / AXA et les tartufes : Le 15 février 2000, l’Humanité (journal) annonce que l’assureur AXA a décidé de doubler les primes d’assurance décès de parents d’enfants handicapés.]

[** Sans doute, sans doute, mais on lira quand même : Le capitalisme de catastrophe : comment gagner de l’argent sur le dos du malheur, par Naomi Klein - The Guardian. ]




Attention, la lecture du texte suivant peut aussi provoquer des crises d'hilarité préjudiciables à la bonne santé du lecteur et de son entourage.
KOFI ANNAN SE FÉLICITE DES DONS POUR L’AFRIQUE DES FONDATIONS BILL & MELINDA GATES ET ROCKEFELLER ET DE GEORGE SOROS :
http://www.un.org/News/fr-press/docs/2006/SGSM10635.doc.htm

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Questions émergentes en matière de science et technologie pour le développement de l'afrique
http://www.uneca.org/csd/CSD4_Questions_emergentes_en_matiere_de_SetT.htm

La Fondation Bill & Melinda Gates verse 500 millions de dollars à la lutte contre le Sida - 7 Sept 2006
http://autrement.blogspirit.com/archive/2006/09/09/la-fondation-bill-melinda-gates-verse-500-millions-de-dollar.html






[ Corrélats : OGM / ...]

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