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Décroissance soutenable
Décroissance soutenable


Ce qu'il y a de plus enthousiasmant dans la civilisation occidentale de consommation et de concurrence libre et non faussée, c'est que bien des gens auront finalement passé la plus grande partie de leur existence à remplir des poubelles après avoir couru les trocs et puces.


Sommaire de la page (Articles, Dossiers, Études...) : Avant-propos / Georgescu-Roegen : Bioéconomie et biosphère / Le deuxième principe de la thermodynamique / De la thermodynamique à la bioéconomie / Les sources d'énergie / Un programme bioéconomique / ABSURDITÉ DU PRODUCTIVISME ET DES GASPILLAGES (Serge Latouche) / LA DÉCROISSANCE SOUTENABLE (Mauro Bonaïuti) / La décroissance : un nouveau romantisme révolutionnaire / Travailler plus pour travailler plus (vendredi 2 mars 2007) / Sites Internet et articles / Corrélats /


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Nicholas Georgescu-Roegen
Jacques Ellul écrivait " Il est tout à fait illusoire de prétendre que l'on peut mettre la puissance au service des valeurs, et qu'en augmentant la puissance, les valeurs seront mieux défendues. […]

En réalité, la croissance de puissance efface les valeurs, sauf celles qui servent cette puissance.
"



Il proposait donc, non pas de se réfugier dans la passivité et l'impuissance, là où les puissants aimeraient nous contraindre, mais au contraire dans une révolution permanente, non pas pour prendre le pouvoir, mais au contraire pour l'exercer dans une recherche systématique et volontaire de la non-puissance, c'est-à-dire dans une remise en cause continuelle des situations, des connaissances, des techniques même et surtout si elles s'avéraient confortables.

Le développement durable n'est pas seulement un moyen de piller et de polluer la planète plus longtemps… Pas plus que la décroissance soutenable ne peut conduire inévitablement à un retour au paléolithique.

On pourra éventuellement s'en faire une idée à la lecture des articles suivants.




Georgescu-Roegen : Bioéconomie et biosphère.


La nouvelle science économique créée par Nicholas Georgescu-Roegen, la bioéconomie, a été le thème d'une première conférence mondiale à Rome en 1991. Au-delà de la description et de la compréhension du processus économique du développement, l'enjeu n'est-il pas l'émergence d'une nouvelle vision des rapports entre l'ensemble des êtres vivants, dont nous faisons partie avec notre technique, et la Biosphère ?

La crise écologique planétaire qui s'annonce depuis une bonne vingtaine d'années affecte de proche en proche tous les secteurs de notre civilisation industrielle en expansion. Il ne s'agit pas seulement de pollution et de dégradation de l'environnement ! L'économie dans son aspect biophysique, c'est-à-dire le processus de production, de distribution et d'élimination des ressources naturelles, ne fait pas exception. Il relie le métabolisme industriel de la société humaine à la biogéochimie de notre planète. L'évolution des sciences de la nature depuis Carnot et Darwin, c'est-à-dire depuis la thermodynamique et l'évolutionnisme, ne permet plus de séparer le vivant et l'environnement terrestre. Il s'agit d'une coévolution, l'évolution biologique est en interaction réciproque avec les changements de l'environnement planétaire. On redécouvre ainsi l'unité du vaste système écologique dynamique qu'on doit nommer, à la suite des travaux pionniers du savant russe Vladimir Vernadsky (1863-1945), la Biosphère, et que certains, de nos jours, nomment Gaïa (1).

Le développement économique international, accéléré par l'expansion démographique humaine et l'évolution des techniques, est au cœur de cette crise sans précèdent que traverse actuellement l'évolution de la Biosphère de la planète Terre. Les signes avant-coureurs de cette crise sont déjà là. Certains sont anciens. Cependant l'occidentalisation et la militarisation de la planète masquent pour l'instant la faillite du modèle industriel de l'Occident.

La dynamique de l'Europe classique, dont les racines sont médiévales, sans oublier l'alliance entre la raison d'État (la guerre) et l'état de raison du modèle de l'Occident, est à la source de nombreux mythes économiques. Ceux-ci reviennent à peu près tous à cette illusion technique qui néglige ou contredit le second principe de la thermodynamique, la loi de l'entropie (voir encadrés).

La science économique, inséparable de l'histoire du rationalisme occidental, se voulait explicitement une extension de la mécanique rationnelle, voire une application sociale de la mécanique céleste. Elle devint une discipline académique florissante de plus en plus abstraite et "scientifique" dont la rationalité, à la faveur d'une logique de l'équilibre et d'une conception circulaire et isolée du processus économique, est d'inspiration explicitement newtonienne.

La science économique usuelle est donc pré-thermodynamique, pré-évolutive et pré-écologique. Pré-thermodynamique, cela veut dire sans entropie, croissante, sans irréversibilité, sans durée, sans devenir, sans complexité, sans destruction-créatrice et donc aussi sans possibilité de vie, de nouveauté et d'évolution ! D'où son anachronisme et son manque de pertinence pour la nouvelle problématique bien mal nommée du développement et de l'environnement (thème du "rapport Brundiland" de 1987 et de la conférence des Nations Unies à Rio en juin 1992), alors qu'il s'agit, dans une vision écologique globale, de l'histoire humaine de la Biosphère, du développement humain dans la Biosphère!

Les propositions pour une autre approche de l'économie (et de la technologie), tenant compte des lois de la circulation et de la transformation de l'énergie et de la matière à la surface du globe, furent nombreuses à l'aube de notre siècle, lorsque la révolution thermodynamique, avec sa double découverte de l'énergie (premier principe) et de l'entropie (deuxième principe, le principe de Carnot) conduisit les "énergétistes" à proclamer la faillite du dogme mécaniste pré-thermodynamique.

L'incompréhension historique des économistes (ils ne furent pas isolés), pourtant épris de physique, vis-à-vis de ce que nous pouvons appeler la révolution carnotienne, est une erreur de base gigantesque dont les conséquences sont aujourd'hui immenses (2). La transformation du monde par le feu des machines thermiques de la révolution industrielle est lourde de conséquences théoriques et pratiques: elle concerne nos rapports avec la Biosphère et nos conceptions du développement économique.

Dans les années 60, aux États-Unis surtout, le concept d'écosystème et la perspective holistique (observer le monde comme un tout) de l'écologie théorique commencèrent à transformer la pensée scientifique dans le sens d'une approche moins réductionniste et plus soucieuse des interactions dans leur ensemble (systémique). Joël de Rosnay a très clairement expliqué cela dans Le macroscope (Éd. Seuil, 1975). Les sciences économiques, de plus en plus indifférentes à l'évolution des sciences de la nature et même des autres sciences sociales, restèrent à l'écart de cette métamorphose de la vision scientifique de l'économie de la nature ! Malgré tout, la nécessité de réconcilier la société et la nature, I'économie et I'écologie, devint l'un des thèmes majeurs de la "contre-culture" américaine.

En 1966, Kenneth Boulding publia The Economics of the ComingSpaceshipEarth (L'économie du futur vaisseau spatial Terre). Ce petit texte révolutionnaire, qui fit le tour du monde en quelques années, annonçait - à la suite de Paul Valéry - le temps du monde fini pour les économistes ! Malheureusement, comme le releva Georgescu-Roegen, ce texte-phare contenait une erreur à propos de la loi de I'entropie qui en fit l'un des véhicules de la nouvelle mythologie éco-énergétiste. Boulding affirmait qu'heureusement il n'y avait pas de loi d'entropie pour la matière ! En 1968, Herman Daly, élève de Georgescu-Roegen, publiait son premier article hérétique: On economics as life science (L'économie comme science du vivant). Il est aujourd'hui l'un des rares défenseurs de la perspective bioéconomique de son ancien professeur.

La littérature écologique spécialisée abonde depuis longtemps en métaphores économiques, au point que l'une des premières définitions de l'écologie n'est autre que "l'économie de la nature" (3). La circulation des métaphores joue cependant dans les deux sens: dès les années 60, plusieurs écologistes attirèrent l'attention sur l'étymologie commune qui relie économie et écologie, mais aussi sur la hiérarchie entre écologie et économie: la Noosphère (la sphère humaine) n'est pas au-dessus, mais dans la Biosphère. Comme on le redécouvre de nos jours, cette problématique planétaire avait été esquissée dés les années 1920 par Vladimir Vernadsky (4) (d'une manière très différente de celle, plus idéaliste, développée par Édouard Le Roy et Pierre Teilhard de Chardin).

Depuis 1970, une littérature importante traite des interactions entre l'environnement naturel et le développement économique. Mais il y a souvent plus de chaleur (polémique) que de lumière (théorique) ! Il convient de revenir aux sources, en l'occurrence aux travaux fondamentaux de Nicolas Georgescu-Roegen.

Le paradigme bioéconomique

Parmi les grands économistes (récompensés ou candidats au prix Nobel), très rares sont ceux qui proposèrent une réforme radicale de ladite science économique. Cette corporation compte de brillants esprits peu orthodoxes, mais guère de dissidents du modèle de l'Occident ! Depuis ses débuts, I'économie politique ne manqua jamais de critiques, mais, contrairement à d'autres sciences, elle n'a jamais changé de paradigme fondamental. Ce constat se retrouve au cœur de la critique développée par Georgescu-Roegen dès l'introduction de son premier grand ouvrage Analytical Economics: Issues and Problems (1966), traduit en France sous le titre La Science économique: ses problèmes et ses difficultés (Dunod, 1970).

Nicholas Georgescu-Roegen (né en Roumanie en 1906, docteur en statistique de l'Université de Paris en 1930, émigré aux USA en 1948, où il fit une brillante carrière de professeur d'économie) approfondit sa critique des fondements de l'analyse économique occidentale et reformula, dans une perspective thermodynamique et biologique évolutionniste, la description du processus économique et de ses relations avec l'environnement dans un ouvrage encyclopédique très savant, The Entropy Law and the Economic Process (La loi de l'entropie et le processus économique), publié en 1971 (Harvard University Press). Il s'agit d'une œuvre capitale et pour la science occidentale en général et pour la science économique en particulier.

Georgescu-Roegen a lui-même résumé sa thèse essentielle dans le texte d'une conférence de 1970 intitulée "La loi de l'entropie et le problème économique " (publié sous le titre "Economics and Entropy " dans The Ecologist, juillet 1972). Herman Daly a beaucoup fait pour assurer à ce message subversif une certaine diffusion dans le monde anglophone. En langue française, ce texte n'a pas eu la même fortune. On peut toutefois le trouver, avec deux autres textes, dans un petit livre intitulé Demain la décroissance: entropie, écologie, économie (5). Dans ce livre, Georgescu-Roegen expose avec une concision et une clarté remarquable l'erreur fondamentale de la pensée économique occidentale: la science économique a été construite dans le cadre du paradigme mécaniste (Newton-Laplace), autrement dit sur le modèle de la science classique, au moment même où les bouleversantes découvertes de l'évolution biologique (Darwin) et de la révolution thermodynamique (Carnot) avec sa fameuse loi de l'entropie (Clausius, 1865), introduisent un autre paradigme, celui du devenir de la nature, du temps irréversible, de l'évolution cosmique. Le XIXe siècle ne l'a pas compris. Ce faisant, nous vivons encore, en économie, au XIXe siècle !

C'est fondamentalement le dogme mécaniste de la société industrielle occidentale qui est I'erreur fatale dont les conséquences technologiques et économiques sont à la source de la crise qui attend l'humanité lancée dans l'impasse écologique et sociale de la croissance illimitée. Ce qu'il nous faut entreprendre, au niveau intellectuel, n'est donc pas une simple réforme qui substituerait, par exemple, une comptabilité énergétique à la comptabilité monétaire en vigueur, mais une refonte radicale de notre vision du processus économique. Ceci afin d'intégrer le métabolisme global de l'humanité - avec ses extensions techniques - dans l'environnement biosphérique limité de la planète Terre, "nature" issue de plusieurs milliards d'années de coévolution de la Vie et de la Terre, en un mot de la Biosphère, dont l'espèce humaine est momentanément l'héritière. En raison même de notre puissance, nous nous retrouvons coresponsable de son évolution, c'est-à-dire du destin de la Terre.

À la suite de The Entropy Law and the Economic Process, Georgescu-Roegen publia un troisième recueil où se mêlent discussions théoriques et applications pratiques: Energy and Economic Myths (L'énergie et les mythes économiques) (New York, Pergamon Press, 1976), ouvrage qui contient une importante préface autobiographique retraçant les origines et l'évolution de sa dissidence vis-à-vis du modèle de l'Occident.

Dans le premier chapitre, sont esquissées concrètement les implications bouleversantes de son nouveau paradigme qu'il nomme désormais bioéconomique (6). Son franc-parler, sa persévérance et sa critique implacable des sophismes soutenus par ses collègues de l'establishment, rivés au dogme de la croissance illimitée, lui ont valu une fâcheuse réputation. En 1985,Georgescu-Roegen a même fini par claquer la porte de la prestigieuse American Economic Association.

Ne pas confondre analyse éco-énergétique et bioéconomie

S'il est vrai que la théorie thermodynamique et la pensée biologique évolutionniste et écologique jouent un rôle majeur dans la pensée bioéconomique de Georgescu-Roegen, il faut toutefois prendre garde de ne pas assimiler purement et simplement Georgescu-Roegen à certains courants de l'écologie politique (comme Barry Commoner, L'Encerclement, Seuil, 1972) ou de l'analyse éco-énergétique. Cette dernière approche, bien développée aujourd'hui, ne dérive pas tant de The EntropyLaw and the Economic Press (1971), que peu d'écologistes ont vraiment lu, que d'un autre livre fondamental remarquable de 1971: Environment, Power and Society (L'environnement, l'énergie et la société), de l'écologiste américain Howard Odum (le frère d'Eugène Odum, auteur de très importants ouvrages d'écologie fondamentale et appliquée), père de l'ingénierie écologique, ou écotechnologie.

Le message d'Howard Odum a été repris et développé de diverses manières. En France, cette approche a été présentée d'une manière originale par Joël de Rosnay dans LeMacroscope (Seuil).L'Économique et le vivant (Payot, 1979) du professeur René Passet, tout en introduisant aussi le terme de "bioéconomie"` semble plus proche de H. Odum que de Georgescu-Roegen. On peut s'initier (en français) à l'approche éco-énergétique avec Gonzague Pillet et Howard Odum, Énergie, Écologie, Économie (Genève, Georg, 1987), un manuel qui dit (p.183) que "Georgescu-Roegen semble avoir tort pour ce qui est de la matière (qui, pour lui, se dissipe) et qui, en réalité, n'est perdue que localement car elle est recyclable par les grands systèmes naturels. " Cette critique, assez dérisoire et maladroite, illustre bien l'incompréhension qui accueille la bioéconomie de Georgescu-Roegen ! Celui-ci ne parle pas en l'occurrence des éléments chimiques de la Biosphère, mais de la matière utilisable par l'économie humaine! On n'a pas encore assez médité, tant du côté des écologistes que du côté des économistes, sur les problèmes d'échelle dans les rapports entre le "métabolisme industriel" du développement économique de l'humanité et les grands cycles biogéochimiques de la Biosphère.

Une lecture approfondie des travaux de Georgescu-Roegen reste encore à faire, surtout en France: on mesurera alors l'écart et le malentendu qui séparent (au-delà d'une certaine orientation environnementaliste commune) ce que Georgescu-Roegen appelle "le nouveau dogme énergétique" et la révolution bioéconomique qu'il préconise et qui me semble autrement plus radicale que l'ingénierie écologique ou la "gestion de l'environnement" actuellement à la mode.

La discussion entre Odum et Georgescu-Roegen peut sans doute se retrouver dans la récente naissance de deux sociétés savantes dont l'une, l'International Society for Ecological Economics (ISEE) entend promouvoir l' "économie écologique", mais se trouve en fait présidée et dominée pour l'instant par les représentants de l'analyse éco-énergétique, tandis que l'autre, l'European Association for Bioeconomic Studies (EABS), plus récente, entend promouvoir la pensée de Georgescu-Roegen (voir encadré). L'EABS a organisé sa première conférence internationale sur le thème "Entropie et Bioéconomie" les 28-30 novembre 1991 à Rome. On y célébra aussi le 85e anniversaire de Georgescu-Roegen qui, affaibli par l'âge, n'a malheureusement pas pu se déplacer. L'absence des Français, à l'exception du jeune économiste Frank-Dominique Vivien, de l'école de René Passet à l'Université de Paris I, était regrettable.

Trente-cinq communications ont été présentées sur les "nouvelles approches à l'épistémologie des sciences", sur les "relations interdisciplinaires entre les sciences sociales et les sciences naturelles", sur "l'impact de la technologie sur la vie écologique et socio-économique", sur "la bioéconomie et l'économie écologique". Les actes de cette première conférence sont actuellement sous presse. Il n'existe pas, pour l'instant, de liens formels entre l'E.A.B.S. et l'I.S.E.E., même si plusieurs chercheurs, à titre personnel, font le pont entre ces deux nouvelles sociétés savantes qui visent à réconcilier économie et écologie.

À première vue, l'ambition - peut-être démesurée - de cette réunion d"'experts" sur le vaste et redoutable thème "Entropie et Bioéconomie" était à l'image de l'ampleur de la crise que traverse la pensée économique contemporaine, et bien entendu l'économie tout court. Ce qu'on peut aisément retenir au premier abord, c'est l'impression que l'aspect thermodynamique du nouveau paradigme proposé par Georgescu-Roegen est relativement bien assimilé, notamment par une nouvelle génération de chercheurs formés par l'écologie systémique, mais que les aspects proprement "bio" (pas seulement bioénergétiques mais aussi évolutifs, écologiques, biogéochimiques et biosphériques) restent encore relativement peu développés, voire souvent mal compris.

Ce qui dérange sans doute le plus dans l'approche bioéconomique de Georgescu-Roegen, comme d'ailleurs dans la fameuse théorie Gaïa, tout aussi controversée, c'est essentiellement, je crois, la rupture avec le traditionnel point de vue anthropocentrique à courte vue qui caractérise notre société. La découverte des "aspects bio-économiques de l'entropie" représente sans doute, selon Georgescu-Roegen, une nouvelle humiliation pour notre orgueil, une nouvelle blessure narcissique infligée à l'amour-propre de l'humanité par l'évolution de la pensée scientifique.

Pour la nouvelle génération des bioéconomistes, Georgescu-Roegen représente le premier économiste professionnel et pratiquement le seul (depuis Malthus) à poser sérieusement le problème de l'économie de l'espèce humaine dans son contexte écologique global, c'est-à-dire à l'échelle planétaire de la vie sur Terre. Kenneth Boulding a aussi proposé une semblable réforme théorique pour "l'économie du nouveau vaisseau spatial Terre", mais, comme Georgescu-Roegen l'a signalé, son application des principes de la thermodynamique à la science économique laisse à désirer et contient en fait une grave illusion sur le recyclage, hélas partagée par de nombreux écologistes qui croient pouvoir assimiler le rôle de la matière dans le processus économique et le cycle des éléments chimiques dans la nature. La bioéconomie de Georgescu-Roegen se situe dans une "problématique de l'évolution" (au sens de François Meyer) qui tient compte de la spécificité de l'évolution technique de l'espèce humaine.

Pour tenter de saisir la signification de cette première conférence internationale, il convient de reconnaître que, d'une manière générale, la visibilité de l'œuvre de Georgescu-Roegen (souvent maladroitement interprétée ou vulgarisée) reste encore très faible, non seulement dans le grand public et les milieux politiques et économiques, cela va sans dire, mais également dans les milieux scientifiques et académiques. Cependant, et précisément parce qu'elle est occultée, pour ne pas dire censurée par "les multinationales de la pensée" (Michel Serres), l'œuvre révolutionnaire de Georgescu-Roegen intéresse et interpelle de plus en plus tous les "dissidents" du modèle dominant de l'Occident. La conférence de Rome a démontré que l'audience de ses thèses s'étend désormais à tous les continents, tous représentés à Rome.

Inachevée, dispersée, immense, encyclopédique, son œuvre n'est pas d'un accès facile. Il faut un certain temps pour la repérer dans son ensemble, la lire attentivement la comprendre et l'assimiler. Il ne faut sans doute pas trop s'étonner si cette révolution bioéconomique, en tant que nouvelle vision planétaire du développement économique de l'humanité, n'est pas encore une référence des grands débats politiques sur l'environnement et le développement. Pourtant, Georgescu-Roegen était à la conférence de Stockholm sur l'environnement en juin 1972.

À ce propos de Rio 92 et du fameux "rapport Brundtland", la conférence de Rome a pris connaissance d'un texte de Georgescu-Roegen dans lequel on trouve une critique virulente de la nouvelle doctrine internationale du sustainable development: une "charmante berceuse", écrit Georgescu-Roegen! Il est clair que la plupart des gens, à commencer par les politiciens et les économistes orthodoxes, y compris de nombreux "experts de l'environnement", interprètent le sustainable development comme la nouvelle formule magique non seulement du "développement écologiquement soutenable" mais encore - alors que c'est très différent - de la "croissance durable". Plusieurs communications présentées à Rome furent consacrées à ce concept de "soutenabilité", qui préoccupe depuis longtemps Georgescu-Roegen et qui est loin d'être purement académique.

Sur ce point, l'économiste américain Herman Daly (né en 1938), ancien élève de Georgescu-Roegen, critiqué par son maître au début des années 70 pour son plaidoyer en faveur de "l'état stationnaire" comme alternative à la croissance, représente aujourd'hui un point de vue bioéconomique d'autant plus remarquable qu'il est devenu un conseiller de la Banque mondiale, membre de son nouveau département "Environnement". Daly a le mérite aujourd'hui de dire très clairement, en suivant l'enseignement de Georgescu-Roegen, qu'il ne faut pas confondre croissance et développement, et qu'il ne peut plus y avoir, à l'échelle écologique globale du "monde fini" de la Biosphère, de croissance mondiale durable (7). Herman Daly, dont le dernier livre est écrit en collaboration avec le théologien John B. Cobb (8), est sans doute l'économiste qui contribue le plus efficacement à la diffusion du nouveau "modèle économique" reliant l'approche bioéconomique de Georgescu-Roegen avec l'essor récent de la conscience et de la science du système Terre comme Biosphère (9).

Il faut se rappeler que la distinction entre croissance et développement avait été établie par Joseph A. Schumpeter (1883-1950), le maître de Georgescu-Roegen à Harvard (en 1934-36). La croissance, c'est produire plus; le développement, c'est produire autrement. La pensée de Schumpeter, longtemps négligée, retrouve de nos jours un spectaculaire regain de faveur. Georgescu-Roegen s'est toujours voulu le seul authentique disciple de Schumpeter ! Dans sa perspective bioéconomique, la croissance économique (et démographique) mondiale doit non seulement être stabilisée, mais inversée, autrement dit "Demain la décroissance", si l'humanité veut sauvegarder durablement l'habitabilité de la Biosphère du Quaternaire qui a vu l'apparition et l'expansion du "phénomène humain" sur le globe.

Dans cette perspective, il est clair que l'économie mondiale doit nécessairement respecter certaines limites écologiques globales liées à la capacité de charge des écosystèmes, à la productivité primaire qui dépend de la photosynthèse de la végétation, à l'intégrité de la biodiversité, à la stabilité des cycles biogéochimiques, à l'équilibre du système climatique du globe, en somme respecter la santé, la stabilité dynamique (l'homéostasie) du très complexe système géophysiologique de la Biosphère (au sens de Vernadsky) que James Lovelock et Lynn Margulis nomment Gaïa. Le dernier livre de Lovelock s'intitule (en anglais) La science pratique de la médecine planétaire (paru en français sous le titre Gaïa, comment soigner une Terre malade ?, Éd. Robert Laffont, 1992). D'une manière similaire et convergente, on pourrait dire que la bioéconomie est la science pratique de l'économie planétaire. Ajoutons que les similitudes de pensée entre Lovelock et Georgescu-Roegen à propos de la vie et de l'entropie, de la coévolution entre le vivant et l'environnement, qui puisent en fait aux mêmes sources scientifiques, sont tout à fait remarquables.

Pour l'école bioéconomique, la pensée économique doit retrouver son inspiration première, qui se situait historiquement au voisinage des sciences de la vie, de la physiologie et de l'agronomie notamment. Quesnay, le père de la découverte du "circuit économique", était médecin et les physiocrates (qui considéraient, au 18ème siècle, l'agriculture comme la seule source de la richesse) utilisèrent explicitement l'analogie de la circulation du sang dans le microcosme animal, associée dans la cosmologie baroque à la circulation de l'eau dans le macrocosme terrestre. Au siècle des Lumières, "le système de la Terre" du docteur James Hutton illustre bien cette vision organique, cyclique et stable, de la "machine du monde". Le mot machine signifiant en l'occurrence tout aussi bien l'organisme. Significativement, James Lovelock, le père spirituel de la théorie Gaïa, qui possède aussi une formation médicale comme le géologue Hutton, réactive de nos jours cette tradition en parlant de "géophysiologie" (10).

Rappelons que le processus économique, surtout avec l'industrialisation, n'est pas seulement métabolique, au sens physiologique et biochimique du terme, il est aussi entropique, dissipatif, évolutif et historique, précisément à cause de la Loi de l'Entropie, c'est-à-dire de la dégradation (11) inhérente aux transformations thermodynamiques irréversibles qui s'opèrent entre le système productif de la société et la géochimie de l'environnement, en l'occurrence les ressources naturelles extraites de la lithosphère, c'est-à-dire l'énergie (les combustibles fossiles surtout) et la matière utilisable (les minéraux utiles), transformées, utilisées, usées et finalement rejetées dans notre environnement terrestre limité. L'épuisement irrévocable des ressources minéralogiques, la pollution et la dégradation de la Biosphère, s'éclairent d'une manière frappante à la lumière du deuxième principe de la thermodynamique. Il nous reste à comprendre que l'extraordinaire développement économique de l'Occident a provoqué une véritable rupture socio-écologique, ce que j'ai proposé d'appeler la révolution thermo-industrielle (dont Sadi Carnot est, en avance sur son temps, le prophète incompris). Nous n'en sommes pas encore sortis. Nous ne l'avons pas encore bien compris.

De l'économie politique à l'écologie politique.

Il s'agit de rompre avec cette "envie de la physique" qui forma l'imagination scientifique des fondateurs de l'économie comme discipline scientifique, car le modèle classique de la physique envié et imité servilement par les économistes (surtout les néoclassiques) n'est, à la lumière de la révolution carnotienne, qu'un paradigme mécaniste qui occulte la dimension proprement biophysique et écologique du développement économique. La science économique, en tant que science humaine (et non cette idéologie scientifique institutionnellement bien établie de nos jours), doit donc se situer non du côté de la physique mais de la biologie, entendue au sens le plus large du terme, dans la perspective globale de l'écologie. Comme l'écrivait d'une manière prophétique dans un article de 1957 I'économiste et philosophe français Bertrand de Jouvenel (1903-1987), il nous faut passer désormais (à présent que nous voyons la Terre comme une petite planète ronde, vivante et fragile, protégée de l'espace cosmique par sa fine membrane atmosphérique) "de l'économie politique à l'écologie politique" (12).

La science économique moderne, typique de la civilisation urbano-industrielle de l'Occident, est à la fois trop peu matérialiste, puisqu'elle ignore la nature (la Terre, l'environnement, les ressources naturelles, la pollution), et trop matérialiste, car elle ne comprend pas que le véritable "produit" du processus économique ne peut être un flux matériel entropique (des ressources de basse entropie transformées en déchets de haute entropie !). Comme Georgescu-Roegen l'a mis en évidence dès son premier grand livre de 1966, la finalité proprement humaine - et à vrai dire aussi biologique - du processus économique est essentiellement immatérielle, spirituelle si l'on veut parler comme Bergson, et c'est la jouissance de la vie elle-même, ce que notre auteur nomme en français la "joie de vivre". En somme, la bioéconomie est une science nouvelle qui renoue avec une sagesse immémoriale: "Il n'y a de richesse que la vie", comme l'écrivait John Ruskin (1819-1900), le grand critique de l'industrialisme de l'Angleterre victorienne.

La bioéconomie n'est pas du tout une réduction du social au biologique et encore moins à la thermodynamique, parce que la technique, tout en étant une extension "exosomatique" (à l'extérieur du corps) de l'évolution biologique de l'homme, est un phénomène culturel, lié aux capacités cognitives et inventives d'Homo sapiens faber (I'Homme qui pense et fabrique). Interface entre la société et la nature, l'économie et l'environnement, la technique façonne le développement économique tout en transformant la face de la Terre. En cela l'humanité, spécialement depuis la révolution thermo-industrielle, est devenue une véritable force géologique, ce que disait Vemadsky dans les années vingt ! Comme l'évolution biologique (13), 1'évolution technologique (culturelle) est imprévisible et ponctuée de discontinuités: les inventions majeures de la technique (et donc de la culture) sont l'équivalent des mutations biologiques dans l'évolution sociale de l'espèce humaine. D'où l'inégalité sociale, à l'intérieur des sociétés comme entre les sociétés - que notre idéologie industrielle appelle développées (modernes) ou sous-développées (traditionnelles ou primitives). La science économique dominante est également aveugle sur les relations interculturelles de l'Occident avec le reste du monde ! La bioéconomie, au sens où l'entend Georgescu-Roegen, considère le développement techno-économique de l'espèce humaine dans l'unité de son enracinement biophysique comme dans la diversité de son évolution culturelle et institutionnelle, sans jamais perdre de vue les contraintes et les limites de la planète Terre et de sa Biosphère. Cette affirmation des limites est sans doute l'aspect le plus écologique du message de Georgescu-Roegen (14). C'est évidemment cette réintégration de l'humain dans la nature qui semble le plus difficilement acceptable pour l'anthropocentrisme moderne essentiellement issu de la tradition religieuse judéo-chrétienne de l'Occident médiéval (15).

Il nous reste, et la tâche est urgente, à repenser complètement le développement (économique bien entendu, mais aussi scientifique, technologique, social, culturel et spirituel) de l'ensemble de l'humanité, avec toute sa diversité culturelle, dans le cadre biogéographique, biogéochimique, écologique, énergétique et cosmique limité de la Biosphère. Cela ne peut se faire, au niveau intellectuel et institutionnel, qu'en établissant une étroite coopération inter- et transdisciplinaire entre les sciences économiques et sociales et les sciences de la vie sur Terre. Cette coopération doit se faire dans le cadre d'une véritable écologie globale (globale dans le sens de planétaire), une science interdisciplinaire et holistique - sans oublier la conscience humaine qui fait elle aussi partie de la Biosphère de la planète Terre et de son aventure extraordinaire dans l'évolution cosmique.




Jacques GRINEVALD

Université de Genève, / Institut universitaire d'études du développement, 24 rue Rothschild, CH-1202 Genève.



(1) J. Lovelock, Les Âges de Gaïa, (1998), traduction française, Paris, Robert Laffond, 1990.

(2) J. Grinevald "La révolution camotienne : thermodynamique, économie et idéologie", Revue européenne des sciences sociales, 1976, 36, pp. 39-79 ; "Les sens bioéconomique du développement humain : l'affaire Georgescu-Roegen", revue européenne des sciences sociales, 1980, 51, pp. 59-75 ; voir aussi Entropie, numéro hors série "Thermodynamique et sciences de l'homme", 1982.

(3) Voir Donald Woster, Les pionniers de l'écologie. Une histoire des idées écologiques, tad. de l'Anglais , Paris, sang de la terre, 1992, 412p.

(4) J. Grinevald, "L'aspect thanatocratique du génie de l'Occident et son rôle dans l'histoire humaine de la biosphère", Revue européenne des sciences sociales, 1991, 91, pp. 45-64.

(5) Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance : entropie, écologie, économie, préface et traduction d'Ivo Rens et Jacques Grinevald, Lausanne, Favre, 1979, 157 p. Nouvelle édition revue et augmentée en préparation (Éditions Sang de la terre).

(6) J. Grinevald, "La révolution bioéconomique de Ncholas Georgescu-Roegen", Stratégies énergétique, biosphère et société, octobre 1992, PP. 23-34.

(7) Herman E. Daly, " Il n'y a pas de croissance durable", Silence, décembre 1991.

(8) Herman Daly and John B. Cobb, For the Common Good : Redirecting the Economy towards Community , the environnement and a sustainable future, Boston, Beacon, 1989, 482 p. Édition anglaise préfacée par Paul Ekins, Londres, Green Print, 1990.

(9) Voir aussi Robert J.A. Goodland et Herman Daly, "Les instruments requis", chap. 13 in C. Mungall et D.C. Mc Laren, eds., La Terre en péril : métamorphose d'une planète, publié pour la société royale du Canada, Ottawa, 1990, pp. 295-309.

(10) J. Grinevald, "Le système de la Terre de James Hutton à James Lovelock", La Quinzaine Littéraire, août 1991, 583, no spécial "La nature" pp. 25-26 ; et "Europe and the Biosphere's global ecology", in sara Parkin, ed., Green Light on Europe, Londres, Heretic Books, 1991, pp. 21-37.

(11) Voir Bernard Brunhes, La dégradation de l'énergie, (1908) Flammarion, 1991 .

(12) Bernand de Jouvenel, "De l'Économie politique à l'écologie politique" (Bulletin S.E.D.E.I.S., 1er mars 1957), republié dans son livre La civilisation puissance, Paris, Fayard, 1976, chap.6. Voir aussi son livre Arcadie: Essais sur le mieux vivre, Paris, Futuribles, 1968.

(13) Significativement, Georgescu-Roegen a adapté le point de vue longtemps hérétique du biologiste Richard Goldschmidt (1878-1958) qui distinguait la microévolution a la macroévolution, cette dernière impliquant l'apparition de nouveautés discontinues, macro-mutations, qui ressemblent à des "monstres prometteurs". Georgescu-Roegen crédite J. Schumpeter (1935) d'une vision qui anticipe la thèse de 1940 de R. Goldschmidt, récemment réévaluée. Voir Stephen Jay Gould, introduction à Richard Goldschmidt, "The Uses of heresy" The Material Basis of Evolution, New Haven, Yale University Press, (1940), rééd. 1982.

(14) Contrairement à la plupart de ses confrères économistes, Georgescu-Roegen (voir Demain la décroissance) a soutenu la pertinence du rapport Meadows sur "les limites à la croissance" (1972) le critiquant seulement sur certains points mineurs, refusant surtout l'idée (partagée alors par Daly) que le salut écologique résidait dans l'état stationnaire. Voir aussi Armand Petitjean, ed., Quelles limites ? Le Cub de Rome répond, Paris, Seuil, 1974.

(15) Lynn White, jr., "Les racines historiques de notre crise écologique", traduction et présentation de Jacques Grinevald, Paris, Sang de la terre, 1993.






Le deuxième principe de la thermodynamique


La thermodynamique s'est développée à partir d'un mémoire sur la puissance motrice des machines à feu dû à l'ingénieur français Sadi Carnot (1824). Elle a mis en lumière, entre autres choses, tout d'abord le fait que l'homme ne peut utiliser qu'une forme particulière d'énergie. Dès lors, l'énergie se divise en énergie utilisable ou libre, qui peut être transformée en travail mécanique, et en énergie inutilisable ou liée, qui ne peut pas être ainsi transformée. Il est clair que la division de l'énergie selon ce critère est une distinction anthropomorphique à nulle autre pareille en science.

Cette distinction est étroitement lice à un autre concept spécifiquement thermodynamique, celui d'entropie. Ce concept est si complexe qu'un spécialiste a été jusqu'à dire qu"' il n'est pas facilement compris par les physiciens eux-mêmes". Cependant, pour notre propos immédiat, nous pouvons nous satisfaire de la simple définition de l'entropie comme un indice de la quantité d'énergie inutilisable contenue dans un système thermodynamique donné à un moment donné de son évolution.

L'énergie, indépendamment de sa qualité, est gouvernée par une loi stricte de conservation, le premier principe de la thermodynamique, qui est formellement identique à la conservation de l'énergie mécanique. Et puisque le travail est l'une des multiples formes de l'énergie, cette loi démasque le mythe du mouvement perpétuel de première espèce. Elle ne tient cependant pas compte de la distinction entre énergie utilisable et énergie inutilisable; en soi, cette loi n'exclut pas la possibilité qu'une quantité de travail puisse être transformée en chaleur ni que cette chaleur soit reconvertie dans la quantité initiale de travail. Le premier principe de la thermodynamique suppose donc que tout processus puisse avoir lieu dans un sens ou dans un autre, de telle sorte que le système revienne à son état initial, sans laisser aucune trace de ce qui est advenu. Avec cette seule loi, nous sommes toujours dans la mécanique, non dans le domaine des phénomènes réels qui, sans aucun doute, comprennent le processus économique.

L'opposition irréductible entre la mécanique et la thermodynamique provient du deuxième principe, la loi de l'entropie. La plus ancienne de ses multiples formulations est aussi la plus limpide pour le profane: "La chaleur ne s'écoule d'elle-même que du corps le plus chaud vers le corps le plus froid, jamais en sens inverse" . Une formulation plus complexe mais équivalente dit que l'entropie d'un système clos augmente continuellement (et irrévocablement) vers un maximum; c'est à dire que l'énergie utilisable est continuellement transformée en énergie inutilisable jusqu'à ce qu'elle disparaisse complètement.

En gros, il s'agit de quelque chose de relativement simple: toutes les formes d'énergie sont graduellement transformées en chaleur et la chaleur en fin de compte devient si diffuse que l'homme ne peut plus l'utiliser. En effet, une découverte qui remonte à Camot est qu'aucune machine à vapeur ne peut fournir de travail si la même température, aussi élevée soit-elle, règne dans la chaudière et le condenseur. Pour être utilisable, l'énergie doit être répartie de façon inégale: l'énergie qui est complètement dissipée n'est plus utilisable. L'illustration classique est la grande quantité de chaleur dissipée dans l'eau de l'océan, qu'aucun navire ne peut utiliser. Bien que les bateaux naviguent à sa surface, ils ont besoin d'une énergie utilisable, soit l'énergie cinétique contenue dans le vent, soit l'énergie chimique ou nucléaire concentrée dans les combustibles. Nous pouvons voir pourquoi l'entropie a fini par être considérée aussi comme une mesure de désordre (de la dissipation) non seulement de l'énergie mais encore de la matière, et pourquoi la loi de l'entropie, sous sa forme actuelle, stipule que la matière également est soumise à une dissipation irrévocable.


(Extraits du livre Demain la décroissance de N. Georgescu-Roegen)






De la thermodynamique à la bioéconomie


De nos jours, rares sont ceux qui professeraient ouvertement une croyance en l'immortalité de l'humanité. Néanmoins, beaucoup d'entre nous préfèrent ne pas exclure cette possibilité. Pour cela, nous nous efforçons de contester tout facteur qui pourrait limiter la vie de l'humanité. L'idée qui rencontre naturellement la plus grande adhésion est celle du caractère virtuellement inépuisable de la dot entropique de l'humanité en raison surtout de la puissance intrinsèque de l'homme à vaincre d'une manière ou d'une autre la loi de l'entropie.

Il y a (...) l'argument simpliste qui prétend que les lois sur lesquelles nous fondons la finitude des ressources accessibles seront réfutées à leur tour, comme cela est arrivé à plusieurs lois naturelles. La difficulté de cet argument historique, c'est que l'histoire prouve, avec même une plus grande force, d'une part que, dans un espace fini, il ne peut y avoir qu'une quantité finie de basse entropie et, d'autre part, que la basse entropie dégénère continuellement et irrévocablement.(...)

Le processus économique, comme tout autre processus du vivant, est irréversible et l'est irrévocablement; par conséquent, on ne peut en rendre compte en termes mécaniques seulement. C'est la thermodynamique, avec sa loi de l'entropie, qui reconnaît la distinction qualitative, que les économistes auraient dû faire dès le début, entre les inputs des ressources de valeur (basse entropie) et les déchets sans valeur (haute entropie). Le paradoxe soulevé par cette réflexion, à savoir que tout le processus économique consiste à transformer de la matière et de l'énergie utilisables en déchets, est ainsi résolu, facilement et de façon instructive. Cela nous force à reconnaître que le produit réel du processus économique (ou même, sous cet angle, celui de tout processus vivant) n'est pas le flux matériel de déchets, mais le flux immatériel toujours mystérieux de la joie de vivre. Faute de cela, on s'interdit la compréhension des phénomènes du vivant.(...)

Pour les économistes, il est essentiel de reconnaître que la loi de l'entropie est la racine de la rareté économique. Si cette loi n'existait pas, nous pourrions réutiliser l'énergie d'un morceau de charbon à volonté, en le transformant en chaleur, cette chaleur en travail, et ce travail à nouveau en chaleur. Les moteurs, les habitations et même les organismes (si tant est qu'ils puissent alors exister) ne s'épuiseraient jamais non plus.(...) Dans un tel monde imaginaire, purement mécanique, il n'y aurait pas de véritable rareté de I'énergie et des matières premières. Une population aussi vaste que le permettrait l'étendue de notre globe pourrait en effet vivre éternellement.(...) La véritable défense de l'environnement doit être centrée sur le taux global d'épuisement des ressources et sur le taux de pollution qui en découle.(...)

L'activité économique de n'importe quelle génération n'est pas sans influer sur celle des générations à venir: les ressources terrestres en énergie et en matériaux sont irrévocablement dégradées et les effets nocifs de la pollution sur l'environnement s'accumulent. Par conséquent, l'un des principaux problèmes écologiques posés à l'humanité est celui des rapports entre la qualité de la vie d'une génération à l'autre et plus particulièrement celui de la dot de l'humanité entre toutes les générations. La science économique ne peut même pas songer à traiter ce problème. Son objet, comme cela a souvent été expliqué, est l'administration des ressources rares; mais, pour être plus exact, nous devrions ajouter que cette administration ne concerne qu'une seule génération .


(Extraits du livre Demain la décroissance de N. Georgescu-Roegen)






Les sources d'énergie


Le globe terrestre auquel l'espèce humaine est attachée flotte, pour ainsi dire, dans un réservoir cosmique libre qui pourrait bien être infini. Mais l'homme ne peut avoir accès à toute cette fantastique réserve d'énergie libre non plus qu'à toutes les formes possibles de cette dernière. L'homme ne peut, par exemple, puiser directement dans l'immense énergie thermonucléaire du soleil. Le plus grave obstacle (valable aussi pour l'usage industriel de la bombe à hydrogène) réside dans le fait qu'aucun récipient matériel ne peut résister à la température de réactions thermonucléaires massives. De telles réactions ne peuvent avoir lieu que dans un espace libre.

L'énergie libre à laquelle l'homme peut avoir accès vient de deux sources distinctes. La première d'entre elles est un stock, le stock d'énergie libre des dépôts minéraux situés dans les entrailles de la terre. La seconde est un flux, le flux du rayonnement solaire intercepté par la terre. Il convient de bien relever plusieurs différences entre ces deux sources. L'homme a une maîtrise presque complète de la dot terrestre: il serait même concevable qu'il l'épuisât en une seule année. Mais l'homme n'a pas le contrôle du flux du rayonnement solaire pour aucune fin pratique. Il ne peut pas davantage utiliser maintenant le flux à venir. Une autre asymétrie entre les deux sources réside dans leurs rôles spécifiques. Seule la source terrestre nous fournit les matériaux de basse entropie avec lesquels nous fabriquons nos biens les plus importants. En revanche, le rayonnement solaire est source première de toute vie sur terre qui dépend de la photosynthèse chlorophyllienne. Enfin, le stock terrestre est une piètre source au regard de celle constituée par le soleil. Selon toute probabilité, la vie active du soleil, -c'est-à-dire la période pendant laquelle la terre recevra un flux d'énergie solaire d'une intensité appréciable- durera encore quelque cinq milliards d'années. Mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, le stock d'énergie terrestre tout entier ne pourrait fournir que quelques jours de lumière solaire.


(Extraits du livre Demain la décroissance de N. Georgescu-Roegen)






Un programme bioéconomique


Aucun système économique ne peut survivre sans un apport continu d'énergie et de matière... Même si tous les rejets pouvaient être recyclés, la dissipation de la matière empêcherait le fonds du capital de demeurer constant.

Une société industrielle se heurte à une accessibilité décroissante de la matière-énergie dont elle a besoin. Si cette circonstance n'est pas contrebalancée par des innovations technologiques, le capital doit nécessairement être accru et les gens doivent travailler davantage pour autant que la population doive demeurer constante. Dans cette perspective, il y a une limite à la capacité de travailler ainsi qu'aux besoins de nourriture et de confort. Si les innovations compensent l'accessibilité décroissante, le capital ne peut rester constant en un sens tant soit peu défini. La difficulté majeure réside alors dans l'impossibilité des innovations à se poursuivre indéfiniment.

Les progrès technologiques trop vantés et vendus à notre propre époque ne devraient pas nous aveugler. Du point de vue de l'économie des ressources terrestres - base du mode de vie industriel de l'humanité - la plupart des innovations représentent un gaspillage de basse entropie. À cet égard, que les rasoirs soient jetés tout entiers lorsque leur lame s'est émoussée ou que des montagnes de photocopies soient mises au rebut sans même avoir été honorées d'un regard, c'est peu de chose au regard de la mécanisation de l'agriculture et du recours à la "révolution verte". Des automobiles, des voitures de golf, des tondeuses à gazon, etc., "plus grandes et meilleures" signifient forcément un épuisement des ressources et une pollution "plus grands et meilleurs".

C'est cette manie de la croissance que John Stuart Mill et les tenants modernes de l'état stable veulent arrêter. Mais ils ont raisonné un peu comme si la négation de la croissance devait déboucher sur un état stable. Probablement, étaient-ils empéchés, en tant qu'économistes, de penser aussi à un état de décroissance. Or, il vaut la peine de relever que la plupart des arguments en faveur de l'état stable militent mieux encore en faveur de cet autre état.

Comme Daly lui-même le reconnaît, la thèse de l'état stable ne nous apprend rien ni sur l'importance de la population ni sur le niveau de vie. En revanche, une analyse thermodynamique fait encore ressortir que la grandeur souhaitable de la population est celle que pourrait nourrir une agriculture exclusivement organique.

Néanmoins, la thèse de John Stuart Mill nous donne une grande leçon: "La lutte pour la réussite... le piétinement, l'écrasement, le coudoiement et l'encombrement qui caractérisent la vie sociale actuelle", pour reprendre ses propres termes, devraient prendre fin.

Pour réaliser ce rêve, nous pourrions commencer avec un programme bioéconomique minimal qui devrait prendre en considération non seulement le sort de nos contemporains, mais encore celui des générations à venir. Trop longtemps les économistes ont prêché en faveur de la maximisation de nos propres profits. Il est grand temps que l'on sache que la conduite la plus rationnelle consiste à minimiser les rejets. Toute pièce d'armement comme toute grosse voiture signifie moins de nourriture pour ceux qui aujourd'hui ont faim et moins de charrues pour certaines générations à venir (quelque éloignées qu'elles soient) d'êtres humains semblables à nous-mêmes.

Ce dont le monde a le plus besoin, c'est d'une nouvelle éthique. Si nos valeurs sont justes, tout le reste - prix, production, distribution et même pollution - doit être juste. Au commencement, l'homme s'est efforcé (du moins dans une certaine mesure) d'observer le commandement: "Tu ne tueras point"; plus tard, "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Voici le commandement de cette ère-ci: "Tu aimeras ton espèce comme toi-même".

Malgré tout, ce commandement lui-même ne saurait mettre fin à la lutte que l'humanité mène contre l'environnement et contre elle-même. Le devoir des universitaires est de contribuer à atténuer cette lutte et non de tromper les autres avec des idées qui échappent au pouvoir de la science des hommes. Avec humilité, telle est la responsabilité qu'enseigne la bioéthique de Van Reusselaer-Potter.


(Extraits du livre Demain la décroissance de N. Georgescu-Roegen)






ABSURDITÉ DU PRODUCTIVISME ET DES GASPILLAGES


Pour une société de décroissance

Mot d'ordre des gouvernements de gauche comme de droite, objectif affiché de la plupart des mouvements altermondialistes, la croissance constitue-t-elle un piège ? Fondée sur l'accumulation des richesses, elle est destructrice de la nature et génératrice d'inégalités sociales. " Durable " ou " soutenable ", elle demeure dévoreuse du bien-être. C'est donc à la décroissance qu'il faut travailler : à une société fondée sur la qualité plutôt que sur la quantité, sur la coopération plutôt que la compétition, à une humanité libérée de l'économisme se donnant la justice sociale comme objectif.

Par SERGE LATOUCHE

Philosophe. Auteur notamment de L'Autre Afrique, Albin Michel, Paris, 1998, et des Dangers du marché, Presses de Sciences-Po, Paris.


" Car ce sera une satisfaction parfaitement positive que de manger des aliments sains, d'avoir moins de bruit, d'être dans un environnement équilibré, de ne plus subir de contraintes de circulation, etc. " Jacques Ellul (1)

Le 14 février 2002, à Silver Spring, devant les responsables américains de la météorologie, M. George W. Bush déclarait : " Parce qu'elle est la clef du progrès environnemental, parce qu'elle fournit les ressources permettant d'investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème. (2) " Dans le fond, cette position est largement partagée par la gauche, y compris par de nombreux altermondialistes qui considèrent que la croissance est aussi la solution du problème social en créant des emplois et en favorisant une répartition plus équitable.

Ainsi, par exemple, Fabrice Nicolino, chroniqueur écologique de l'hebdomadaire parisien Politis, proche de la mouvance altermondialiste, a récemment quitté ce journal au terme d'un conflit interne provoqué par... la réforme des retraites. Le débat qui s'en est suivi est révélateur du malaise de la gauche (3). La raison du conflit, estime un lecteur, est sans doute d'" oser aller à l'encontre d'une sorte de pensée unique, commune à presque toute la classe politique française, qui affirme que notre bonheur doit impérativement passer par plus de croissance, plus de productivité, plus de pouvoir d'achat, et donc plus de consommation (4) ".

Après quelques décennies de gaspillage frénétique, il semble que nous soyons entrés dans la zone des tempêtes au propre et au figuré... Le dérèglement climatique s'accompagne des guerres du pétrole, qui seront suivis de guerres de l'eau (5), mais aussi de possibles pandémies, de disparitions d'espèces végétales et animales essentielles du fait de catastrophes biogénétiques prévisibles.

Dans ces conditions, la société de croissance n'est ni soutenable ni souhaitable. Il est donc urgent de penser une société de " décroissance " si possible sereine et conviviale.

La société de croissance peut être définie comme une société dominée par une économie de croissance, précisément, et qui tend à s'y laisser absorber. La croissance pour la croissance devient ainsi l'objectif primordial, sinon le seul, de la vie. Une telle société n'est pas soutenable parce qu'elle se heurte aux limites de la biosphère. Si l'on prend comme indice du " poids " environnemental de notre mode de vie l'" empreinte " écologique de celui-ci en superficie terrestre nécessaire, on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l'équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de régénération de la biosphère. Un citoyen des États-Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, un Canadien 7,2, un Européen moyen 4,5. On est donc très loin de l'égalité planétaire, et plus encore d'un mode de civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en admettant que la population actuelle reste stable (6).

Pour concilier les deux impératifs contradictoires de la croissance et du respect de l'environnement, les experts pensent trouver la potion magique dans l'écoefficience, pièce centrale et à vrai dire seule base sérieuse du " développement durable ". Il s'agit de réduire progressivement l'impact écologique et l'intensité du prélèvement des ressources naturelles pour atteindre un niveau compatible avec la capacité reconnue de charge de la planète (7).

Que l'efficience écologique se soit accrue de manière notable est incontestable, mais dans le même temps la perpétuation de la croissance forcenée entraîne une dégradation globale. Les baisses d'impact et de pollution par unité de marchandise produite se trouvent systématiquement anéanties par la multiplication du nombre d'unités vendues (phénomène auquel on a donné le nom d'" effet rebond "). La " nouvelle économie " est certes relativement immatérielle ou moins matérielle, mais elle remplace moins l'ancienne qu'elle ne la complète. Au final, tous les indices montrent que les prélèvements continuent de croître (8).

Enfin, il faut la foi inébranlable des économistes orthodoxes pour penser que la science de l'avenir résoudra tous les problèmes et que la substituabilité illimitée de la nature par l'artifice est concevable.

Si l'on suit Ivan Illich, la disparition programmée de la société de croissance n'est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. " La bonne nouvelle est que ce n'est pas d'abord pour éviter les effets secondaires négatifs d'une chose qui serait bonne en soi qu'il nous faut renoncer à notre mode de vie comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d'un mets exquis et les risques afférents. Non, c'est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux (9). "

La société de croissance n'est pas souhaitable pour au moins trois raisons : elle engendre une montée des inégalités et des injustices, elle crée un bien-être largement illusoire ; elle ne suscite pas pour les " nantis " eux-mêmes une société conviviale, mais une anti-société malade de sa richesse.

L'élévation du niveau de vie dont pensent bénéficier la plupart des citoyens du Nord est de plus en plus une illusion. Ils dépensent certes plus en termes d'achat de biens et services marchands, mais ils oublient d'en déduire l'élévation supérieure des coûts. Celle-ci prend des formes diverses, marchandes et non marchandes : dégradation de la qualité de vie non quantifiée mais subie (air, eau, environnement), dépenses de " compensation " et de réparation (médicaments, transports, loisirs) rendues nécessaires par la vie moderne, élévation des prix des denrées raréfiées (eau en bouteilles, énergie, espaces verts...).

Herman Daly a mis sur pied un indice synthétique, le Genuine Progress Indicator, indicateur de progrès authentique (IPA), qui corrige ainsi le produit intérieur brut (PIB) des pertes dues à la pollution et à la dégradation de l'environnement. À partir des années 1970, pour les États-Unis, cet indicateur stagne et même régresse, tandis que celui du PIB ne cesse d'augmenter (10). Il est regrettable que personne en France ne se soit encore chargé de faire ces calculs. On a toutes les raisons de penser que le résultat serait comparable. Autant dire que, dans ces conditions, la croissance est un mythe, même à l'intérieur de l'imaginaire de l'économie de bien-être, sinon de la société de consommation ! Car ce qui croît d'un côté décroît plus fortement de l'autre.

Tout cela ne suffit malheureusement pas pour nous amener à quitter le bolide qui nous mène droit dans le mur et à embarquer dans la direction opposée.

Entendons-nous bien. La décroissance est une nécessité ; ce n'est pas au départ un idéal, ni l'unique objectif d'une société de l'après-développement et d'un autre monde possible. Mais faisons de nécessité vertu, et concevons, pour les sociétés du Nord, la décroissance comme un objectif dont on peut tirer des avantages (11). Le mot d'ordre de décroissance a surtout pour objet de marquer fortement l'abandon de l'objectif insensé de la croissance pour la croissance. En particulier, la décroissance n'est pas la croissance négative, expression antinomique et absurde qui voudrait dire à la lettre : " avancer en reculant ". La difficulté où l'on se trouve de traduire " décroissance " en anglais est très révélatrice de cette domination mentale de l'économisme, et symétrique en quelque sorte de l'impossibilité de traduire croissance ou développement (mais aussi, naturellement, décroissance...) dans les langues africaines.

On sait que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi en raison du chômage et de l'abandon des programmes sociaux, culturels et environnementaux, qui assurent un minimum de qualité de vie. On peut imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! De même qu'il n'y a rien de pire qu'une société du travail sans travail, il n'y a rien de pire qu'une société de croissance sans croissance. C'est ce qui condamne la gauche institutionnelle, faute d'oser la décolonisation de l'imaginaire, au social-libéralisme. La décroissance n'est donc envisageable que dans une " société de décroissance " dont il convient de préciser les contours.

Une politique de décroissance pourrait consister d'abord à réduire voire à supprimer le poids sur l'environnement des charges qui n'apportent aucune satisfaction. La remise en question du volume considérable des déplacements d'hommes et de marchandises sur la planète, avec l'impact négatif correspondant (donc une " relocalisation " de l'économie) ; celle non moins considérable de la publicité tapageuse et souvent néfaste ; celle enfin de l'obsolescence accélérée des produits et des appareils jetables sans autre justification que de faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale : autant de réserves importantes de décroissance dans la consommation matérielle.

Ainsi comprise, la décroissance ne signifie pas nécessairement une régression de bien-être. En 1848, pour Karl Marx, les temps étaient venus de la révolution sociale et le système était mûr pour le passage à la société communiste d'abondance. L'incroyable surproduction matérielle de cotonnades et de biens manufacturés lui semblait plus que suffisante, une fois aboli le monopole du capital, pour nourrir, loger et vêtir correctement la population (au moins occidentale). Et pourtant, la " richesse " matérielle était infiniment moins grande qu'aujourd'hui. Il n'y avait ni voitures, ni avions, ni plastique, ni machines à laver, ni réfrigérateur, ni ordinateur, ni biotechnologies, pas plus que les pesticides, les engrais chimiques ou l'énergie atomique ! En dépit des bouleversements inouïs de l'industrialisation, les besoins restaient encore modestes et leur satisfaction possible. Le bonheur, quant à sa base matérielle, semblait à portée de la main.

Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l'économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. Une réduction massive du temps de travail imposé pour assurer à tous un emploi satisfaisant est une condition préalable. En 1981 déjà, Jacques Ellul, l'un des premiers penseurs d'une société de décroissance, fixait comme objectif pour le travail pas plus de deux heures par jour (12). On peut, s'inspirant de la charte " consommations et styles de vie " proposée au Forum des organisations non gouvernementales (ONG) de Rio lors de la conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement de 1992, synthétiser tout cela dans un programme en six " r " : réévaluer, restructurer, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces six objectifs interdépendants enclenchent un cercle vertueux de décroissance sereine, conviviale et soutenable. On pourrait même allonger la liste des " r " avec : rééduquer, reconvertir, redéfinir, remodeler, repenser, etc., et bien sûr relocaliser, mais tous ces " r " sont plus ou moins inclus dans les six premiers.

On voit tout de suite quelles sont les valeurs qu'il faut mettre en avant et qui devraient prendre le dessus par rapport aux valeurs dominantes actuelles. L'altruisme devrait prendre le pas sur l'égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir sur l'obsession du travail, l'importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le goût de la belle ouvrage sur l'efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel, etc. Le problème, c'est que les valeurs actuelles sont systémiques : elles sont suscitées et stimulées par le système et, en retour, elles contribuent à le renforcer. Certes, le choix d'une éthique personnelle différente, comme la simplicité volontaire, peut infléchir la tendance et saper les bases imaginaires du système, mais, sans une remise en cause radicale de celui-ci, le changement risque d'être limité.

Vaste et utopique programme, dira-t-on ? La transition est-elle possible sans révolution violente, ou, plus exactement, la révolution mentale nécessaire peut-elle se faire sans violence sociale ? La limitation drastique des atteintes à l'environnement, et donc de la production de valeurs d'échange incorporées dans des supports matériels physiques, n'implique pas nécessairement une limitation de la production de valeurs d'usage à travers des produits immatériels. Ceux-ci, au moins pour partie, peuvent conserver une forme marchande.

Toutefois, si le marché et le profit peuvent persister comme incitateurs, ils ne peuvent plus être les fondements du système. On peut concevoir des mesures progressives constituant des étapes, mais il est impossible de dire si elles seront acceptées passivement par les " privilégiés " qui en seraient victimes, ni par les actuelles victimes du système, qui sont mentalement ou physiquement droguées par lui. Cependant, l'inquiétante canicule 2003 en Europe du Sud-Ouest a fait beaucoup plus que tous nos arguments pour convaincre de la nécessité de s'orienter vers une société de décroissance. Ainsi, pour réaliser la nécessaire décolonisation de l'imaginaire, on peut à l'avenir très largement compter sur la pédagogie des catastrophes.


SERGE LATOUCHE


Lire aussi : Ces libertaires qui luttent contre la technoscience

(1) Entretiens avec Jacques Ellul, Patrick Chastenet, La Table ronde, Paris, 1994, page 342.

(2) Le Monde, 16 février 2002.

(3) Fabrice Nicolino, " Retraite ou déroute ? ", Politis, 8 mai 2003. La crise a en fait été déclenchée par des formules contestables de Fabrice Nicolino qualifiant le mouvement social de " festival de criailleries corporatistes ", ou évoquant " le monsieur qui veut continuer à partir à 50 ans à la retraite pardi, il conduit des trains, c'est la mine, c'est Germinal ! ".

(4) Politis n° 755, 12 juin 2003.

(5) Vandana Shiva, La Guerre de l'eau, Parangon, Paris, 2003.

(6) Gianfranco Bologna (sous la direction de), Italia capace di futur, WWF-EMI, Bologne, 2001, pp. 86-88.

(7) The Business Case for Sustanable Development, document du World Business Council for Sustanable Development diffusé au Sommet de la terre de Johannesburg (août-septembre 2002).

(8) Mauro Bonaiuti, " Nicholas Georgescu-Roegen. Bioeconomia. Verso un'altra economia ecologicamente e socialmente sostenible ", Bollati Boringhieri, Torino, 2003. En particulier pp. 38-40.

(9) Le Monde, 27 décembre 2002.

(10) C. Cobb, T. Halstead, J. Rowe, " The Genuine Progress Indicator : Summary of Data and Methodology, Redefining Progress ", 1995, et des mêmes, " If the GDP is Up, Why is America Down ? ", in Atlantic Monthly, n° 276, San Francisco, octobre 1995.

(11) En ce qui concerne les sociétés du Sud, cet objectif n'est pas vraiment à l'ordre du jour : même si elles sont traversées par l'idéologie de la croissance, ce ne sont pas vraiment pour la plupart des " sociétés de croissance ".

(12) Voir " Changer de révolution ", cité par Jean-Luc Porquet in Ellul, l'homme qui avait (presque) tout prévu, Le Cherche-Midi, 2003, pp. 212 -213.

Monde Diplomatique Novembre 2003




LA DÉCROISSANCE SOUTENABLE / Un texte de Mauro Bonaïuti, professeur d'économie à l'université de Bologne



Les théories économiques ont oublié que les ressources sont limitées. Pour éviter une chute économique prévisible, il faut développer des activités peu coûteuses en matériaux et en énergie, c'est le cas de toutes les activités relationnelles.

Georgescu-Roegen, le père de la bioéconomie, a été le premier à présenter la décroissance comme une conséquence inévitable des limites imposées par les lois de la nature (Georgescu-Roegen, 1979). Si l'on veut saisir pour quelles raisons l'approche traditionnelle à la croissance économique, théorisée par les économistes néoclassiques et diffusée par les défenseurs de la globalisation et de la pensée unique, n'est pas soutenable, il faut partir de la critique de Georgescu-Roegen. Cette dernière s'articule en deux points, j'y ajouterai ma conclusion en proposant un parcours vers une économie soutenable (Bonaïuti, 2001).

La théorie traditionnelle de la croissance est basée sur une fonction qui affirme que la production (Q) est directement fonction de trois données : la quantité de travail (L), le stock de capital (K) et les ressources naturelles disponibles (R). Selon Solow/Stiglitz,

Q = Ka Rb Lc avec a+ b+ c = 1.


Cela veut dire que la production croît parallèlement à la croissance de chacune des trois données. Elle admet surtout que l'on peut produire n'importe quelle quantité de produit en réduisant à volonté les ressources naturelles R, à condition qu'augmente suffisamment le stock de capital K.

En d'autres termes, la théorie néoclassique prône une parfaite substitutivité entre les ressources naturelles et le capital fabriqué par l'homme. Affirmation qui est à la base de la définition néoclassique de développement soutenable. Cela signifie, comme l'a soutenu Solow, qu'"il n'y a en principe aucun problème, le monde peut, en effet, aller de l'avant sans ressources naturelles" (Solow, 1974, p.11). On peut démontrer toutefois que cette affirmation n'est pas conforme avec les lois de la thermodynamique. Si, et les néoclassiques l'affirment, la fonction de production n'est qu'une recette, Solow et Stiglitz assurent que l'on pourra, avec une moindre quantité de farine faire une pizza plus grande en la cuisant dans un four plus grand (ou avec deux cuisiniers au lieu d'un). Cette formule, de toute évidence, ne respecte pas l'équilibre des matériaux : une lecture diverse de la loi première de la thermodynamique.

Produire avec moins de matières premières n'implique pas une baisse de la consommation totaleDepuis toujours les économistes orthodoxes ont défendu la croissance des attaques des écologistes avec une multitude d'arguments dont le noyau théorique se base sur le concept de progrès technologique. L'idée fondamentale est que le progrès technologique consentira, comme il l'a fait par le passé, de "relâcher les liens", permettant de la sorte de produire une quantité majeure de biens en utilisant une quantité mineure de matière et d'énergie. Ce phénomène, appelé dématérialisation du capital, a suscité un vif intérêt chez les économistes qui en ont vanté les potentialités pour la new economy en particulier.

Le parcours du capitalisme fordien, avec ses usines enfumées, à la civilisation on line, comporterait selon ces auteurs, le passage définitif à une économie légère, à un processus productif propre, caractérisé par une très basse consommation de ressources naturelles et partant par une pollution extrêmement réduite.

Je ne veux pas nier qu'il s'agit là d'un phénomène significatif. Toutefois la théorie bioéconomique apporte de fortes objections sur ce point.

Il est certain que le secteur des technologies informatiques et plus généralement les secteurs impliqués dans la new economy sont en mesure de produire du revenu avec un moindre emploi de ressources naturelles. Malgré cela, nous nous demandons jusqu'à quel point les nouvelles technologies sont des substituts, ne représentent-elles pas plutôt des compléments aux technologies traditionnelles ? En d'autres termes, un plus grand nombre de sociétés de logiciels ou de consultants financiers impliquera-t-il forcément une diminution de la production de voitures ou d'énergie électrique ? Alors que la consommation de nombreuses ressources par unité de produit a effectivement diminué dans les pays les plus avancés, la consommation absolue de nombreuses ressources-clé continue à augmenter. Voici quelques données qui éclairciront ce point :

"Une unité est produite aujourd'hui avec moins d'énergie qu'il n'en fallait dans les années soixante-dix. La consommation d'énergie (mesurée comme énergie par unité) a diminué de 25% (moyenne de l'OCDE) dans les pays de l'OCDE de 1970 à 1988. Mais cette diminution de la consommation d'énergie n'a pas mené à une réduction de l'utilisation totale d'énergie. L'utilisation totale d'énergie a augmenté de 30% pendant la même période" (Biswanger, 1993, p.227).

Même si l'augmentation de la consommation absolue est due en partie à la croissance de la population, le modèle fonds/flux de Georgescu-Roegen nous suggère une intéressante interprétation de ce phénomène. Les nouvelles technologies demandent, comme toute forme de capital (fond), un flux de ressources pour être maintenu "dans des conditions d'efficience". Mais, peut-on se demander, qu'est-ce que la production de capital au contenu technologique élevé (qui est aussi et surtout un capital humain) demande en termes de ressources pour son propre maintien ? Il est fort probable qu'un ingénieur occidental, employé dans une société produisant des ordinateurs utilise directement moins de capital naturel que n'en utilise un travailleur indien employé dans un établissement pour la production de colorants. Toutefois combien de capital naturel demande la production sociale d'un ingénieur, et des technologies informatiques en général ? Peut-on produire des ordinateurs sans se rendre en voiture à son travail ou sans disposer d'une maison pourvue de tous les conforts ? Les infrastructures et les institutions nécessaires aux démocraties avancées promotrices d'innovations technologiques ne demandent-elles pas, elles aussi, un montant significatif de capital manufacturé, humain et naturel pour pouvoir s'auto-maintenir ? De plus, peut-on imaginer que les pays moins avancés puissent arriver à utiliser les nouvelles technologies (si tant est qu'ils y parviennent) sans passer par une phase prolongée d'industrialisation ?

Autrement dit la production de technologie avancée implique un flot continu d'inputs provenant des processus de transformation de type traditionnel, qui demandent à leur tour des quantités croissantes de ressources naturelles. Enfin, même si le progrès technologique peut effectivement réduire les quantités d'énergie employées dans certains secteurs (information, services) il est fort improbable que ce processus puisse être étendu à tous les secteurs de production et encore moins au niveau global.

Pour conclure, la critique de Georgescu-Roegen démontre, d'une part, qu'il n'est pas possible de faire abstraction des ressources naturelles (en les remplaçant par du capital produit par l'homme), d'autre part que le progrès technologique considéré dans son ensemble, ne comporte pas une réduction de l'impact sur les écosystèmes, mais bien au contraire une augmentation de la consommation absolue des ressources. Il faudra donc miser sur une autre voie.

Il nous faut rappeler que lorsqu'on aborde le rapport décroissance/écosystèmes, Georgescu-Roegen considère la production en termes rigoureusement physiques alors que les économistes néoclassiques se réfèrent à la production en termes de valeur. La valeur implique les prix et ces derniers l'utilité associée à des biens et services déterminés. On peut (et j'ose dire l'on doit) critiquer les prémisses utilitaristes sur lesquelles se fonde la théorie néoclassique mais il faut aussi être conscient du fait que considérer la production en termes de valeur porte la question sur un plan totalement différent. Alors que Georgescu-Roegen se réfère aux possibilités de substitution entre ressources naturelles et technologie pour produire le même bien (par exemple une voiture) les auteurs néoclassiques se réfèrent aux possibilités de substitution qui se présentent pour produire un niveau d'aisance déterminé. Il est évident que l'on peut obtenir le même service (utilité) que l'on se déplace à cheval ou en automobile mais le déploiement de ressources naturelles et de technologie ne sera pas le même. Lorsque Ayres affirme que "in the distant future the economic system need not to produce signifiant amount of goods at all" [À long terme, le système économique n'aura plus besoin de produire de biens de consommation du tout], il va sans dire qu'il raisonne "en termes d'utilité et non de production physique constante". Ayres reconnaît à juste titre que sans cette précision la critique de Georgescu-Roegen à la théorie néoclassique serait "dévastatrice".

Les lois de la thermodynamique et en particulier la loi de l'entropie nous enseignent que la décroissance de la production est inévitable en termes physiques. Cela ne veut pas dire et ne doit pas nous porter à croire que ceci implique nécessairement une décroissance du produit mondial brut ou encore moins du bonheur des personnes. Se faire le champion de la décroissance en termes de quantités physiques produites, risque de passer pour une euthanasie du système productif privant de la sorte la voie de l'économie soutenable d'un consensus nécessaire.

Le projet d'une économie soutenable requiert plutôt une révision profonde des préférences et de la façon de concevoir la production de la valeur économique. Elle doit produire des revenus tout en utilisant moins de matière et d'énergie. En effet une politique écologique basée uniquement sur une forte réduction de la consommation créerait (au-delà d'un probable échec final), vu la distribution actuelle des préférences, une forte réduction de la demande globale et donc une augmentation importante du chômage et du malaise social. (J'essaie quelquefois d'imaginer ce qui adviendrait si l'Occident s'adaptait soudainement au niveau de la consommation moyenne que suggèrent mes amis critiques envers la consommation. Cela serait une bénédiction pour les écosystèmes mais une catastrophe pour les revenus et pour l'emploi).

Il nous faut donc miser sur une distribution différente des préférences afin qu'à la décroissance des quantités physiques produites ne corresponde pas nécessairement une décroissance de la valeur de la production. Cela implique évidemment une transformation profonde de l'imaginaire économique et productif. Je me limiterai dans ce qui va suivre à indiquer un parcours possible vers cette transformation.

Transférer la demande vers la production de "biens relationnels"Par cette expression j'entends ce type particulier de "biens" dont on ne peut jouir isolément mais uniquement en relation entre celui qui offre et celui qui demande comme par exemple les services aux personnes (soins, bien-être, assistance) mais aussi les services culturels, artistiques et spirituo-religieux. Il faut en somme favoriser le déplacement de la demande de production de biens traditionnels à impact écologique élevé vers les biens pour "lesquels l'économie civile possède un avantage comparatif spécifique c'est-à-dire les biens relationnels. Dans les sociétés avancées, il y a une demande spécifique de qualité de la vie. Mais cette demande ne peut être satisfaite à travers la production d'une plus grande quantité de biens traditionnels" (Zamagni, 1998). C'est plutôt une demande d'attention, de soins, de connaissances, de participation, de nouveaux espaces de liberté, de spiritualité. La production de ce type de biens comporte la dégradation de quantités fort modestes de matière/énergie. Ils peuvent en tout cas soutenir en perspective une part importante de la production future en termes de valeur. Dans les pays moins avancés cela signifie avant tout éviter la destruction des liens sociaux, des réseaux néo-claniques (Latouche, 1991) au nom d'un développement qui ne pourra jamais, pour des raisons écologiques et économiques, assumer les caractéristiques du développement occidental.

De nombreux services fournis généralement par des structures publiques ou privées pourront dans le futur se développer dans le cadre de l'économie civile : il suffit de penser au secteur de la connaissance/information (école, centres de formation universitaire, professionnelle, cinéma, télévision, radio, livres, édition). On peut sous certaines conditions y faire entrer les services touristiques, hôteliers, et la restauration. Le lien entre l'écologiquement soutenable et l'économiquement et socialement soutenable n'a jamais été aussi clair. L'expansion de l'économie civile à travers la production de biens relationnels crée non seulement une valeur économique là où l'on peut réduire au minimum la dégradation de la matière/énergie mais constitue aussi une voie puissante vers la réalisation d'une économie juste, réduisant l'accumulation des profits et donc l'inégalité sociale et le chômage : la décroissance matérielle sera une croissance relationnelle sociale et spirituelle ou ne sera pas.


Mauro Bonaïuti
Université de Modène (Italie)


Bibliographie

Binswanger M., (1993), From microscopic to macroscopic theories : entropic aspects of ecological and economic processes, in Ecological Economics,8 , pp. 209-234.

Bonaïuti, M. (2001), La teoria bioeconomica. La nuova economia di Nicholas Georgescu-Roegen, Carocci, Roma.

Georgescu-Roegen, (1979), Demain la décroissance, Lausanne et Paris, Éditions Pierre-Marcel Favre. Deuxième éd., Sang de la terre, Paris, 1995.

Latouche S. (1991), La planète des naufragés. Essai sur l'après-développement, La Découverte, Paris.

Solow R.M., (1974), Intergenerational Equity and Exaustible Resources. Review of Economic Studies.

Zamagni, S., (Éd.), (1998), Il non profit come economia civile, Il Mulino, Bologna.




La décroissance : un nouveau romantisme révolutionnaire.

Jean-Claude Besson-Girard explique pourquoi la notion de décroissance est choquante pour l'imaginaire occidental, fondé sur le mythe du progrès. Comprise comme un idéalisme, elle peut revivifier la notion d'utopie dévoyée par les monstruosités du passé.

Vous êtes directeur de la publication d'Entropia, première revue d'étude théorique et politique de la décroissance. Pouvez-vous expliquer ce qu'est la décroissance ?

La décroissance est d'abord une expression provocante. Elle s'oppose directement au dogme quasi religieux de la croissance. Mais, pour commencer à comprendre le sens de cette provocation, il faut aussitôt affirmer que la décroissance n'est pas une idée économique mais relève d'une représentation du monde où l'économie n'aurait plus le dernier mot. Il s'agit de passer d'une société de croissance aune société de décroissance. Pourquoi ? Parce que nous pensons que le mythe de la croissance sans limites sur une planète aux ressources limitées est responsable des cinq crises majeures que rencontre l'humanité. La crise énergétique, liée à l'épuisement et au renchérissement des ressources fossiles et au consumérisme exponentiel ; la crise climatique, parallèle à la réduction de la biodiversité, à la privatisation du vivant et des ressources naturelles ; la crise sociale, inhérente au mode capitaliste de production et de croissance, exacerbée par la mondialisation libérale génératrice d'exclusions au Nord et plus encore au Sud ; la crise culturelle des repères et des valeurs, dont les conséquences psychologiques et sociétales sont visibles en tout domaine ; la crise démographique enfin, qui, se choquant aux quatre précédentes, contribue à ajouter un paramètre complexe à ce qui constitue désormais une crise anthropologique sans précédent.

Tout cela ressemble furieusement à l'an 01 que proposait Gébé dans les années 70... Quoi de neuf depuis ?

Franchement, la contestation de la croissance n'est pas neuve, mais le contexte dans lequel elle réémerge est totalement nouveau, inédit et particulièrement inquiétant. Cette contestation existe depuis le début des années 70. Elle a été menée au niveau international lors du sommet de Stockholm, en 1972, au cours de la première conférence sur l'environnement humain. Déjà, il était question de réconcilier l'impact des activités socioéconomiques humaines et l'environnement. Sur un plan national, l'embryon de la contestation s'était cristallisé autour de la lutte antinucléaire. La bande à Fournier, qui écrivait dans la Gueule ouverte, avait proposé un "on s'arrête et on réfléchit", mais, en une paire d'années, tout a sombré. Ensuite, le premier choc pétrolier survenu en 1973 et les premiers taux de chômage inquiétants ont eu raison de l'allant. Aujourd'hui on peut reprendre ce que l'an 01 avait proposé, mais avec plus de force. Les "objecteurs de croissance" réfléchissent, mais, pour l'heure, leur poids social et politique est insignifiant au regard de l'opinion comme des décideurs. N'oublions pas que presque personne n'avait entendu parler de cet " ovni politique" il y a quatre ans. C'est, quoi qu'on en pense, le bimensuel la Décroissance, publié par l'association Casseurs de pub, qui a opéré la percée médiatique que l'on sait [10000 exemplaires tous les deux mois, ndlr].

Pourquoi la décroissance s'oppose-t-elle viscéralement au développement durable ?

La société de croissance n'est pas soutenable, et le "développement durable" n'est qu'un gadget à ranger sur le rayon des tartes à la crème. Ce n'est pas l'adjectif "durable" ou "soutenable" qui est en cause, mais la notion même de développement. C'est évidemment sur ce point que la notion de décroissance est extrêmement choquante puisqu'elle sous-entend qu'il y aurait un "au-delà du développement", idée presque impensable qui remet en question tout l'imaginaire occidental, fondé sur une croyance aveugle dans le mythe du progrès depuis plus de deux siècles.

N'existe-t-il pas un mot moins violent comme décélération, équilibre, harmonie... La décroissance a un côté négatif, du style " retour à la bougie "... Ne pensez-vous pas que le mot est déjà rebutant ?

Rebutant pour qui ? Certainement pas pour tout le monde. Les plus jeunes, en particulier, ont parfaitement compris que "plus" ne voulait pas dire systématiquement "mieux". L'addition des effets négatifs de la croissance tend à inverser le jugement porté sur elle. Quant à ce que certains nomment une "décélération" de la croissance, nous considérons que, cette proposition restant dans la logique et l'imaginaire de la croissance, elle n'est pas à la hauteur puisque c'est cet imaginaire qui doit être abandonné. Nous pensons aussi qu'il fallait une expression choquante comme la "décroissance" pour réveiller l'opinion de la torpeur qui l'anesthésie. Alors nous la gardons !

L'idée de décroissance n'est-elle pas une idée de pays riche et développé ? Comment inciter les Chinois, les Indiens et les Éthiopiens à entrer en décroissance ?

Il est préférable, à mon sens, de parler de pays enrichis et de pays appauvris. Ce qui permet de parler de processus historique, et non pas ée fatalité. Par ailleurs, ne confondons pas pauvreté et misère. Il serait parfaitement obscène de parler de décroissance à ceux qui meurent de faim, comme en Éthiopie ou au Darfour. Mais il est de notre devoir de leur expliquer pourquoi ils sont dans cette inhumaine situation. Et l'on retombe sur les contradictions et les injustices qu'engendre le modèle dominant. Quant aux Chinois et aux Indiens, il est prévisible que la "surchauffe" de leurs économies rencontre un seuil "d'insoutenabilité" dont les populations auront à choisir d'en être les victimes ou de s'en libérer. Nous avons le devoir de les aider à choisir le second terme de l'alternative.

Les catastrophes à répétition à venir ne sont-elles pas le meilleur élément incitatif pour entrer dans la décroissance ?

Que les victimes de ces catastrophes me pardonnent, mais il est incontestable que Katrina en Louisiane et la canicule de l'été 2003 ont davantage contribué à se poser des questions sur le modèle dominant que les quelques livres écrits par ceux qui, depuis longtemps, alertent l'opinion sur " l'insoutenabilité " de ce modèle. Mais vous le savez comme moi : on y pense et l'on oublie ! Quant à " entrer en décroissance ", il faudra une dissidence collective pour peser sur les décisions politiques de ceux qui nous gouvernent.

Comment entrer volontairement dans la décroissance ?

Pour "entrer volontairement en décroissance", il y a plusieurs étapes et plusieurs niveaux. La première étape est celle de la prise de conscience de notre commune situation. Nous n'avons qu'une seule planète. Le récent rapport Stern, qui chiffre à plus de 5 000 milliards de dollars les effets du réchauffement climatique, et le film d'Aï Gore, Une vérité qui dérange, peuvent incontestablement contribuer à nous ouvrir les yeux. La seconde étape est celle du passage à l'acte, de l'engagement Le premier niveau est individuel et consiste pour l'essentiel à réduire notre "empreinte écologique", c'est-à-dire notre pression sur les ressources naturelles. Ce niveau est nécessaire mais non suffisant. Le second niveau est politique, au sens le plus large de la recherche du bien commun intégrant toutes les dimensions du projet d'une société de décroissance. Il est bien sûr préférable que la démarche soit volontaire et démocratique plutôt que soumise à une contrainte !

Comment organiser les politiques publiques autour de cette idée? Quelles sont les pistes de réflexion à défricher ?

Localement et sur le terrain concret, de nombreux "objecteurs de croissance" sont à la tâche pour faire avancer cette idée. Nous avons, pour ne prendre qu'un seul exemple, contribué, avec d'autres, au fait que le gouvernement actuel ait renoncé au doublement de l'autoroute A7 dans la vallée de Rhône. C'est un petit premier pas symbolique et réel vers le "moins", donc vers la décroissance. Dans le domaine agricole, il faudrait rompre avec les filières verticales de production et de consommation, donc combattre la grande distribution, organiser la production et la consommation alimentaire à des petites échelles de territoire. En d'autres termes, il s'agit de relocaliser l'économie. Cette réorientation tend à la réduction drastique des frais de transport tout en restaurant l'agriculture paysanne, plus soucieuse d'aménager la terre que le territoire. Dans certaines régions, on revient à l'esprit des premières coopératives agricoles des années 30. En matière foncière, il faut taxer significativement la spéculation. Beaucoup d'initiatives vont déjà dans ce sens. Dans le domaine de l'information, on prône une forte pénalisation des dépenses de publicité. Tant que dans le domaine de l'économie générale on n'intègre pas les coûts externes des marchandises industrielles - comme, par exemple, les coûts écologiques ou sociaux - ,on obtient un rapport faussé à la réalité des richesses.

La décroissance est dans l'air du temps. Intimement, on prend conscience qu'on ne peut pas continuer " comme ça ", sur l'épuisement des ressources naturelles, des écosystèmes desquels nous dépendons. Mais comment penser collectivement cette idée ? De tout temps, nos sociétés sont allées vers le plus, le progrès ; comment détricoter cela ?

J'aime bien cette métaphore du "détricotage". Quand on détricote, ce n'est pas pour jeter la laine, c'est pour faire autre chose avec elle, plus utile et de préférence plus beau. Mais passer du doux bruissement des aiguilles à tricoter aune intelligence collective "nous invitant à changer de ligne de conduite afin de s'adapter à des circonstances nouvelles" ne va pas de soi. C'est un rapport de force des idées et des choix politiques. Mais il est inexact de penser que "nos sociétés, de tout temps, sont allées vers le plus, le progrès". Les concepts de croissance et de développement sont très récents. Détricotons-les, mais ne croyons pas qu'au passage nous ne serons pas obligés de remettre sérieusement en question nos modes de vie et notre confort excessif. Encore une fois, je parle ici de ceux qui ont trop, et non pas de ceux qui n'ont rien. Nous étions naguère beaucoup plus conscients de la notion de limite et d'échelle, en particulier dans nos rapports à la nature. Il est faux de penser que l'idée de décroissance nie la notion de progrès. Elle condamne le mythe du progrès, ce qui est bien différent. Nous avons encore d'immenses progrès de conscience à réaliser concrètement.

Dans Entropia, vous plaidez personnellement pour un romantisme révolutionnaire. La décroissance est-elle l'utopie du XXIe siècle ?

La décroissance n'est certainement pas un nouveau dogme idéologique, fourni clés en main à une humanité désorientée par les échecs du socialisme et du capitalisme. Elle est fondée sur une autre représentation du monde. Je pense en effet qu'elle se rattache à ce que l'histoire a retenu sous le nom de " romantisme révolutionnaire ", une sensibilité singulière qui relie des penseurs comme Michelet, Fourier, Marx, Engels, Ernst Bloch, Georges Bataille, Walter Benjamin, Henri Lefebvre, l'expressionnisme, le surréalisme et les situationnistes. Il est possible d'en résumer l'essentiel de la manière suivante : le dépassement de la banalisation utilitaire dans l'usage du monde n'est possible qu'à travers une nouvelle culture capable de réintégrer l'imagination poétique au sein des activités et des orientations humaines. Cette élévation est seule en mesure de réveiller un authentique sens commun. Le romantisme s'insurge contre la mécanisation, la réification, la rationalisation abstraite et la quantification des rapports sociaux. Comprise comme un idéalisme objectif, la très jeune idée de décroissance peut revivifier la notion d'utopie dévoyée par les monstruosités du siècle précédent. Mais, en même temps,il ne faut se faire aucune illusion, le chemin sera rude - ce qui ne veut pas dire triste, car la décroissance nous invite à un usage de l'espace et du temps porteur d'une " éthique du partage, de la justice et de la fraternité ".

Recueilli par LAURE NOUALHAT / Libération du samedi 24 et dimanche 25 février 2007.




Travailler plus pour travailler plus (vendredi 2 mars 2007)

À quelques petites choses malheur est bon. L'Insee l'expliquait en juin 2006 : la croissance ne redémarre que grâce à l'endettement des ménages. Au cas où on n'aurait pas compris, un ministre candidat enfonce le clou le 5 février 2007 sur TF1 : la France est trop endettée et les Français pas assez. Trimer plus pour s'endetter plus et vice-versa. Voilà le programme : brûler nos vies sur l'autel de leur économie. Ils viennent même d'inventer le crédit sur cinquante ans, pour que l'esclave des banques soit paralysé ad vitam eternam par la crainte de perdre ce qui ne sera jamais à lui.

Et la vie dans tout ça ? Sans nourrir de nostalgie pour le vacarme des usines, nos quartiers populaires portent encore en eux une espèce de plus-value sociale qu'a produite malgré elle la concentration industrielle des deux siècles passés. Les travailleurs y expérimentaient liens, cultures et combats communs. Autant d'entraves à l'essor du capital que celui-ci n'a eu de cesse de briser. Selon l'époque, ce fut à coups de travaux épuisants, d'assommoirs, de guerres et de massacres. Aujourd'hui, atomisés, précarisés, les pauvres sont seuls devant ce qu'ils ont produit. Le turbin est ramené à une figure abstraite, un moralisme frelaté, une mise au pas, un décervelage sans but et sans futur. Cette réintroduction au marteau-pilon de la " valeur-travail " au sein d'une société qui produit surtout du chômage de masse est aujourd'hui le programme commun de toute la classe politique en campagne électorale. " Les enfants des familles pauvres traînent dans la rue et s'organisent en bandes, seule entité où existe un peu de fraternité, à moins qu'ils ne soient vissés devant la télévision, unique source de rêve, ou devant des jeux vidéo très violents. L'acculturation des enfants les plus démunis par l'accroissement des loisirs, ça existe ! " Pour remédier à ce " temps libre " chargé de menaces, le ministre Allègre proposait en 2001 que la gauche, qui a toujours été " le parti des travailleurs ", soit aujourd'hui " le parti de la réhabilitation du travail "...

Mais pourquoi travailler ? Pour quoi faire ? Pour consommer quoi ? Pour vivre comment ? Pour empoisonner quelle planète de rechange ? Ils n'ont qu'une réponse à tout ça : organiser encore et toujours la rareté dans un monde d'abondance et travailler pour travailler, un point c'est tout. Mais de plus en plus de réfractaires savent qu'il n'y a pas de vie sur leurs vieilles lunes. À nous d'explorer d'autres archipels.

Publié dans CQFD n°42, février 2007.

http://www.cequilfautdetruire.org/

Source/auteur : forum mailing list

Mis en ligne le vendredi 2 mars 2007, par Ludo

http://www.hns-info.net/article.php3?id_article=10595






Le livre de Nicholas Georgescu-Roegen « La décroissance Entropie-Écologie-Économie » à télécharger (avec l'autorisation des ayant-droit) :
http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/contemporains/georgescu_roegen_nicolas/decroissance/decroissance.html

Décroissance durable.
http://www.dossiersdunet.com/rubrique.php3?id_rubrique=14

D'autres points de vue, articles, sinon professions de foi...

http://www.horizon21.net/article.php3?id_article=43

http://kropot.fr/Silence-decroissance.htm

http://july.fixedreference.org/fr/20040727/wikipedia/D%C3%A9veloppement_durable

http://fr.wikipedia.org/wiki/Soutenabilit%C3%A9

http://www.politiquessociales.net/index_9.html#10

http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9croissance_durable

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La gestion durable : mythe ou réalité ? :
http://ced.u-bordeaux4.fr/SIMARTRES.pdf

L’imposture du développement durable
http://www.revue-ddt.org/seminaires_doc/CR_seance_02_03/SIDD_latouche_30_05_03.pdf

Implications de la prochaine crise de l'énergie pour l'occupation et l'exploitation des sols en France métropolitaine
http://www.inra.fr/dpenv/hamonc44.htm

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Réchauffement climatique et décroissance :
http://www.decroissance.info/Le-rechauffement-climatique-c-est


 






[ Corrélats : Développement durable / Ressources naturelles / Jetable / Recyclage / Conférence de Rio / Croissance économique / Économie / Ressources pétrolières / Éco-conception / Platine / ...]

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