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Paraquat, Chlordécone
Paraquat, Chlordécone et autre Nemagón


Sommaire de la page (Articles, Dossiers, Études...) : Le produit / Paraquat, la mort au bout de la sulfateuse / Autres définitions / Un miracle devenu une plaie pour la nature / Les effets à long terme restent une inconnue / Roulette russe / Le paraquat / Chimie et toxicologie / Fiche Paraquat et Sites Internet et articles Paraquat / Interdit depuis 1993, le chlordécone fait toujours des ravages / Note du 17 septembre 2007 / Antilles: les victimes oubliées du chlordécone /

LE TRIBUNAL ANNULE LA DIRECTIVE AUTORISANT LE PARAQUAT COMME SUBSTANCE ACTIVE PHYTOPHARMACEUTIQUE /
Nicaragua : La marche sans retour des victimes du Nemagón /
Nicaragua : la loi des compagnies bananières /
Lozès : Borloo étouffe "un scandale écologique majeur" (8 décembre 2007) /
Impacts de l'utilisation de la chlordécone et des pesticides aux Antilles : bilan et perspectives d'évolution /
Le Chlordécone et l’État : l’inaction, l’obstruction, l’omerta ! /
Aux Antilles, le scandale sanitaire du chlordécone /
Les Antilles françaises : le rapport Belpomme confirmé /
Rapport d’expertise et d’audit externe concernant la pollution par les pesticides en Martinique. /
L'exposition au chlordécone augmente le risque de cancer de la prostate /
Chlordécone en Guadeloupe : chronologie de l’empoisonnement /
Exposition au chlordécone et développement du cancer de la prostate : le lien est significativement établi /
Scandale du chlordécone : FNE n’hésitera pas à aller en justice /
Des pesticides « politiques » sur les bananes antillaises ? /
Empoisonnement aux insecticides : Le ministère de l’agriculture mis en cause dans un rapport sur le chlordécone /
Piqûre de rappel : Quand la France et des fabricants de pesticides empoisonnaient les Antilles /
Les écotoxicologues rennais au secours des crevettes de Guadeloupe /
Chlordécone : le ministère de l'Agriculture pointé du doigt dans deux rapports /
Chlordécone aux Antilles : les intérêts économiques en question /
BAYER brade de très anciens pesticides /
Chlordécone aux Antilles : bilan actualisé des risques sanitaires /
Retour sur le chlordécone: bananes, mauvaises raisons et intérêts économiques /
Outre-mer : les oubliés des lois sur l’eau. /
Un triste record du monde en Martinique ! /
Antilles : le chlordécone omniprésent 20 ans après son interdiction /
La banane est un frein plus qu'un atout à l'économie guadeloupéenne /
Étude de faisabilité de reconstitution de la cohorte des travailleurs agricoles exposés au chlordécone en Martinique et Guadeloupe /
En Guadeloupe, un tribunal juge la santé publique d'un intérêt supérieur à l'économie bananière /
Exposition aux pesticides : les Antilles ne présentent pas de spécificité selon l'Anses et mon Q cédupoulé ? /
Évaluation de l’exposition alimentaire aux pesticides de la population antillaise /
Épandage aérien et pesticides : le cynisme inquiet d'un planteur /
Putain les nègres seront-ils sauvés ? : Épandage aérien : vers des dérogations plus exceptionnelles ? /
Cynisme, cupidité ou simplement inconscience, quels ont été les " moteurs" du chlordécone ? /
Chlordécone en Outre-mer : la Cour des comptes pointe la stratégie de gestion des risques sanitaires /
Sites Chlordécone / Corrélats /


Paraquat :

Le paraquat et quelques autres produits de la même famille (diquat) sont des herbicides particulièrement efficaces pour le désherbage des cultures fruitières, principalement en région tropicale où la pousse des adventices est extrêmement rapide et rend très inefficaces les techniques de sarclage manuel, voire l’utilisation d’un grand nombre d’autres produits phytosanitaires.

Mais le paraquat est aussi extrêmement toxique vis-à-vis de ceux qui l’utilisent. On compterait, de par le monde, quelque deux mille décès d’utilisateurs par an !

La France, au moment où intervient le vote pour l’élargissement de l’Europe à 25 pays, vient de s’opposer, contre ses partenaires, à l’interdiction de ce produit… qui est bien moins utilisé sur le territoire métropolitain que dans les DOM ou les TOM…

Égalité*… Fraternité*… ne veulent désespérément plus rien dire.

Même les nègres ont des os blancs ! Et si l'on n'est guère fraternel avec eux, si l'on ne leur applique pas des traitements égalitaires, au moins, on les laisse libres de mourir prématurément d'œdème du poumon, de nécrose rénale ou hépatique, et dans d'atroces souffrances. Il n'y a pas que Chirac qui soit sourd !

Taui roa !


Pour information : vous trouverez, ci-joints, des articles parus dans Libération du 25 novembre 2003 et une fiche toxicologique sur le produit.

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[* Il n'est point besoin de réfléchir longuement pour se rendre compte que la liberté et l'égalité sont incompatibles, c'était la raison pour laquelle la république avait ajouté la notion de fraternité... Alors à force d'être de moins en moins libres, de plus en plus inégaux, nous ne serons bientôt plus jamais fraternels.]




Paraquat, la mort au bout de la sulfateuse / Par Corinne BENSIMON / Libération mardi 25 novembre 2003

Combien pèse l'avis des experts en toxicologie dans la politique française de prévention des risques liés aux pesticides ? Pas grand-chose, si on en juge par l'action récemment menée par la France en faveur de l'herbicide le plus controversé, car le plus toxique pour l'homme : le paraquat, numéro deux mondial des désherbants, et produit phare de la firme Sygenta. Le 3 octobre, lors d'une réunion des Quinze à Bruxelles dont l'enjeu était le bannissement de l'usage de ce produit dans l'Union européenne, Paris a pesé de tout son poids pour éviter un verdict d'interdiction. Grâce à la France, le paraquat a été inscrit sur la nouvelle liste des pesticides autorisés dans l'Union européenne aux termes de la directive 91/414.

Ce vote a de quoi surprendre. La France campait depuis plus d'un an dans le camp des pays (Autriche, Luxembourg, Suède, Danemark et Finlande) réclamant le retrait de ce produit du marché européen. En outre, la Commission d'étude de la toxicité des produits antiparasitaires à usage agricole (alias la «com-tox»), groupe de scientifiques indépendants chargé par le ministère de l'Agriculture d'évaluer les risques liés aux pesticides, avait conseillé son interdiction, de même que les services phytosanitaires du ministère. Étrange vote qui met en relief l'opacité des circuits de décision en matière de contrôle des pesticides et, incidemment, les carences dans le suivi de l'impact de ces substances pour la santé publique en général.

Bénédiction. Le paraquat est, de longue date, l'enjeu d'un affrontement délicat entre préoccupations économiques et sanitaires. Il est une bénédiction pour la production agricole, notamment dans les pays du Sud, qui en achètent les trois quarts. Dans les zones chaudes et humides, y compris dans les Départements d'outre-mer, où les herbes poussent vite, le désherbage des cultures de rente (café, thé, bananes...) est un poste stratégique. Le paraquat a l'avantage d'agir très vite, outre celui de ne pas polluer l'eau : il désherbe en moins de quarante-huit heures, contre un mois pour les autres herbicides «non-sélectifs». Revers de la médaille : c'est un poison violent pour l'homme, «une vraie saloperie», selon les termes d'un médecin en milieu agricole.

Suicides. Dans la nomenclature des produits chimiques, il est classé T +, soit très toxique. «En cas d'ingestion, une grande gorgée suffit, il n'y a aucun antidote. La mort survient dans des douleurs atroces, par détresse respiratoire. Au mieux immédiatement, au pire plusieurs jours après», explique Daniel Marzin, président de la «com-tox», chercheur à l'Institut Pasteur et professeur de toxicologie à l'université Lille 2. L'empoisonnement au paraquat est un mode de suicide fréquent en milieu agricole. Il est également la cause de centaines de morts par ingestion accidentelle, notamment dans les pays en voie de développement, où les produits agrochimiques sont souvent stockés «à portée de main», dans les maisons.

Pour la France métropolitaine, les centres antipoison ont enregistré 54 morts en moins de quatre ans, dont trois accidentelles. «Des mésusages» dont ils ne sauraient être tenus pour responsables, soulignent les industriels, Syngenta en tête. Mais quid des politiques qui valident les autorisations de mise sur le marché ? «Si on peut supprimer un produit qui tue de façon si atroce, il faut le faire», tempête Daniel Marzin. «Surtout qu'il existe des alternatives.» Aussi, lors de sa réunion du 15 janvier 2003, la «com-tox» a-t-elle attiré «l'attention de la DGAL (Direction générale de l'alimentation du ministère de l'Agriculture) sur le problème de santé publique posé par cette substance». Elle a recommandé sans ambages «l'interdiction de l'utilisation des spécialités (du paraquat) en pulvérisation à l'aide d'appareils à dos». C'est en effet «à dos d'homme» qu'est vaporisé cet herbicide dans les pays chauds, Antilles comprises. Et c'est ce qui est la cause de centaines d'accidents professionnels chaque année dans les pays du Sud (1).

Brûlures. Le paraquat est très irritant pour les yeux et les poumons, et surtout, il brûle la peau par contact. «Brûlures insidieuses, souligne Daniel Marzin, car on ne sent rien sur le moment.» Or les pulvérisateurs fuient, parfois, provoquant des brûlures gravissimes dans le dos ou le long des jambes. Sept cas ont été recensés en 2002 par la Mutualité sociale agricole (MSA), chiffre non exhaustif qui fait du seul paraquat le responsable d'un tiers des brûlures graves par produits phytosanitaires en France métropolitaine, où cet herbicide est pourtant essentiellement diffusé par tracteur.

Et dans les DOM, où le pulvérisateur à dos est le mode majeur d'épandage ? La «com-tox» a tenté d'avoir des chiffres. Échec. Car, «dans les DOM, il n'y a pas de centre antipoison, ni de médecine sociale agricole», explique Daniel Marzin. Cependant, nul ne conteste l'existence d'accidents - pas même Syngenta, qui insiste sur le fait que le port d'une combinaison étanche, de bottes, de gants et d'un casque rend l'usage de son produit sans risque. Protection «irréaliste» dans les pays chauds, objecte la «com-tox». D'autant que, comme le déplore le secrétaire général de l'Union des industries de protection des plantes (Uipp), Jacques My, «il n'y a en général que peu de contrôle des conditions d'utilisation des pesticides».

Consensus. Du coup, début 2003, l'idée d'une interdiction du paraquat fait consensus chez les experts français. Lors des réunions à Bruxelles, la France s'oppose à l'agrément du produit. Le 10 avril encore, une note interne à la DGAL, la direction du ministère de l'Agriculture compétente pour les homologations, conclut que la «non-inscription de cette substance active au niveau communautaire» est la «seule méthode efficiente pour résorber une source majeure d'accidents professionnels». Pourtant, le 3 octobre, la DGAL (passée sous le contrôle de Thierry Klinger, ex-préfet du Finistère, après le «débarquement» abrupt de Catherine Geslin-Laneelle, nommée par Jean Glavany sous le gouvernement précédent) donne consigne de voter à Bruxelles pour continuer d'autoriser le paraquat...

Pourquoi ? «Nous avons fait une enquête auprès des préfets des DOM. Une interdiction aurait posé des problèmes de remplacement du produit dans les Antilles, et cela demande du temps à mettre en place», plaide Thierry Klinger. Et puis, «plutôt que de rester dans l'opposition, nous avons contribué à débloquer le dossier», affirme-t-il, se réjouissant du «compromis acceptable proposé par la Grande-Bretagne» (qui abrite l'usine européenne de fabrication du paraquat). Explication de texte : l'autorisation, donnée pour dix ans, a été assortie, exceptionnellement, d'une requête : Syngenta devra présenter dans cinq ans le bilan de sa contribution à une utilisation plus sûre de son produit, via des formations et des distributions gratuites de protections. L'entreprise propose des «ponchos en toile cirée et des gants aux utilisateurs métropolitains», dit François Bonnot, responsable des phytosanitaires chez Syngenta- France. Et pour les DOM ? «On cherche un poncho en matériel allégé...»

Le paraquat, qui représenterait un chiffre d'affaires annuel de 500 millions de dollars pour Syngenta, et bientôt pèsera beaucoup plus, grâce à une nouvelle usine en Chine, vaut bien de faire un peu de shopping. D'autant que, lors de la même réunion du 3 octobre, les Quinze ont voté l'interdiction de l'atrazine et de la simazine, deux autres herbicides... produits, eux aussi, par Syngenta. Le cours en Bourse de la firme avait aussitôt plongé de 4,3 %. Si le paraquat avait été interdit, plus dure aurait été la chute...


(1) «Paraquat in Developing Countries», International Journal of Occupational Environmental Health, octobre 2001.




Les «pestes» sont les insectes, les champignons, les mauvaises herbes, détruits respectivement par les insecticides, les fongicides et les herbicides (ou désherbants). Synonymes de pesticide : produit phytosanitaire ou phytopharmaceutique.

20 000 morts : C'est, selon l'OMS, le nombre de décès accidentels liés aux pesticides dans le monde. Chiffre qui, selon les organisations de protection de l'environnement, serait très sous-estimé.

Paraquat

Herbicide commercialisé dès 1961 par la firme britannique ICI, absorbée depuis par Syngenta*. Deuxième herbicide le plus vendu au monde (après le glyphosate de Monsanto), il détruit tout végétal (à l'exception des arbustes) en quarante-huit heures, bien plus vite que ses concurrents. Il est principalement produit aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Chine.

Banni dans 7 pays

Le paraquat est interdit en Autriche, au Danemark, en Finlande, en Suède, en Hongrie, en Slovénie et en Suisse. Son usage est soumis à conditions en Allemagne et en Hongrie, et réservé à des utilisateurs disposant d'une licence aux États-Unis. Il sera banni d'ici cinq ans en Malaisie.

Selon la directive européenne 91/414, un pesticide doit être agréé au niveau communautaire pour être autorisé dans un État. L'innocuité des 900 molécules commercialisées en 1993 devait être réévaluée dans les dix ans. Mais, aujourd'hui, seule une soixantaine de molécules, choisies parmi les plus «préoccupantes», ont été examinées. Dont le paraquat. Une trentaine ne pourront plus être vendues.

* Sygenta c'est aussi l'entreprise qui pèse de tout son poids pour que son maïs doux transgénique soit vendu sur le marché européen... (NDR)




Un miracle devenu une plaie pour la nature.

Les pesticides ont aidé l'agriculture avant de montrer leur dangerosité pour l'eau, les aliments et la faune.

Par Corinne BENSIMON / mardi 25 novembre 2003 / Libération

Les pesticides sont-ils la nouvelle peste des sociétés humaines ? L'alerte a été donnée, il y a déjà quarante ans, par une Américaine très honorable. Biologiste diplômée de l'université Johns Hopkins, quinze ans de bons et loyaux services au Bureau de la faune sauvage et de la pêche, et spécialiste émérite du monde marin : Rachel Carson publie en 1962 Silent Spring, dénonciation argumentée des effets de l'insecticide le plus en vogue alors, le DDT. Elle décrit la disparition des oiseaux, la prolifération des insectes résistants, et appelle à une approche alors inouïe des relations entre environnement, santé et agriculture. Elle témoigne devant le Congrès sous le feu des industriels et meurt un an plus tard, d'un cancer du sein.

L'essai toutefois a fait mouche, en ce début des Sixties ivre des succès de la révolution agro-industrielle. Fondée sur la sélection des semences, la motorisation et les pesticides, ce nouveau modèle d'agriculture sera bientôt exporté vers les plus solvables des pays pauvres, de l'Asie à l'Amérique du Sud. Avec des succès spectaculaires. L'argument est irréfutable : 20 % des pertes de l'agriculture mondiale sont dues aux insectes et aux champignons, tandis que les mauvaises herbes étouffent la croissance des plantes cultivées. Insecticides, fongicides et herbicides dopent la production agricole, levier de la sécurité alimentaire de l'humanité. Mais les risques liés à l'expansion de ces produits augmentent dans la même proportion.

Aujourd'hui, les molécules à l'évidence nuisibles - comme le DDT - ainsi que la plupart des toxiques violents (hors le paraquat) ont été bannis. Le ménage continue, notamment au niveau de Bruxelles. La contamination des eaux par des centaines de produits agricoles n'en est pas moins généralisée. Exemple : la situation en France, premier utilisateur européen de pesticides et numéro trois mondial (derrière les États-Unis et le Japon) avec 100 000 tonnes commercialisées en 2001. Cet automne, l'Institut français de l'environnement a révélé que, en 2001, près de la moitié (47 %) des ressources en eaux superficielles utilisables comme eau potable sont devenues impropres à la consommation sans traitement. Les enquêteurs, qui ont détecté pas moins d'une centaine de molécules différentes dans les eaux - herbicides en tête -, ont relevé, en Martinique et en Guadeloupe, des niveaux de contamination «très préoccupants» par des insecticides pourtant interdits de longue date... Autre source de préoccupation : la contamination des aliments. Est-elle importante ? En France, le sujet se discute en attendant que l'Observatoire des résidus des pesticides, annoncé en 2001, sorte enfin des limbes...

Les effets concrets de ces contaminations restent largement sujets à spéculation (lire l'entretien ci-dessus). Dans les lacs pollués de Floride, Théo Colburn a observé une féminisation des crocodiles. Il a écrit en 1996 Our Stolen Future, livre qui a accru l'intérêt pour les recherches sur les «perturbateurs endocriniens», des molécules chimiques qui ressemblent à des hormones féminisantes et sont suspectées de faire baisser le nombre de spermatozoïdes chez les hommes. Reste une certitude : la mise en libre disposition de ces produits plus ou moins toxiques est la cause d'un million d'accidents par an.





Pesticides . À savoir Alexis Elbaz, épidémiologiste à l'hôpital de la Salpêtrière à Paris :«Les effets à long terme restent une inconnue»

Par Corinne BENSIMON / mardi 25 novembre 2003 / Libération

Alexis Elbaz est épidémiologiste à l'unité Inserm 360 (recherches épidémiologiques en neurologie et psychopathologie), hôpital de La Salpêtrière.

Que sait-on de l'effet des pesticides sur la santé humaine ?

Il y a des molécules qui ont des effets aigus sur la santé, provoquant par exemple des problèmes cutanés ou respiratoires dus à leur forte toxicité. Là-dessus, on a beaucoup de connaissances car ces effets sont, en général, rapidement mis en évidence. Et puis il y a les effets à long terme, liés à des expositions prolongées, beaucoup plus subtils. Il s'agit alors d'établir des corrélations potentielles entre l'usage du pesticide et cancers, troubles neurologiques, ou perturbations de la reproduction. C'est bien plus délicat à détecter du fait de difficultés importantes dans l'évaluation des expositions passées.

Le paraquat appartient à la première catégorie de pesticides, les toxiques sévères...

Il a une toxicité aiguë qui peut entraîner des problèmes cutanés ou oculaires, voire même le décès en cas d'intoxication. Il y a des alternatives : il existe des herbicides non-sélectifs bien moins toxiques.

Qu'en est-il de l'impact à long terme des pesticides ?

On a très peu de réponses aujourd'hui. L'objectif est d'établir une corrélation entre une exposition à une molécule et l'apparition d'une maladie longtemps après. Or, premier écueil, on manque de recul. Il faut savoir que le premier pesticide (le DDT) date de 1939 et que le «boom» des pesticides en France remonte aux années 60. Un «boom» qui a été marqué par une grande diversification des molécules et des combinaisons de molécules, ce qui rend l'affaire très complexe. D'autre part, il est très difficile de reconstituer l'histoire de l'exposition d'une personne à un produit. La variabilité des produits, d'une région à l'autre, est extrême, de même que la manière dont ils sont utilisés, les doses, la fréquence... Et encore, on s'efforce là d'évaluer un impact sur les populations les plus fortement exposées, les agriculteurs. Sur la population en général, c'est encore plus difficile : c'est toute la problématique des résidus dans l'eau et l'alimentation.

Un exemple ?

Nous travaillons sur la relation possible entre l'exposition aux pesticides et la maladie de Parkinson. Cette question est posée depuis plus de vingt ans, précisément à cause du paraquat. Dans les années 80, il y a eu, chez des jeunes toxicomanes américains, plusieurs cas de syndromes parkinsoniens dus en fait à une molécule qui se trouvait dans de l'héroïne frelatée. Il se trouve que cette molécule ressemble beaucoup, au plan chimique, au paraquat, ce qui a suscité un questionnement sur cet herbicide. Il y a eu depuis plusieurs études sur cette question, mais aucune n'a permis d'apporter une réponse définitive. Néanmoins, nous avons lancé en France, avec l'aide de la Mutualité sociale agricole, une étude sur la relation entre la maladie de Parkinson et l'exposition professionnelle aux pesticides. C'est très complexe, mais nous avançons.

Comment, au vu de toutes ces inconnues, peut-on se prononcer sur l'autorisation d'un pesticide ?

Les décisions peuvent être aisément prises sur les pesticides qui ont des effets toxiques aigus. En outre, on peut choisir d'éliminer d'emblée ceux qui ont un potentiel carcinogène in vitro ou sur l'animal. Néanmoins, les effets à long terme restent une inconnue et posent d'importantes questions qui sont pour l'instant du domaine de la recherche.


***********


Roulette russe / Par Patrick SABATIER / mardi 25 novembre 2003 Libération /

L'histoire du paraquat n'est pas de ces scandales qui font la une des JT, nourrissent les débats au comptoir des cafés ou dont on fait de grandes causes nationales. Ce poison est pourtant un excellent révélateur de ce qui cloche dans la manière dont sont gérées nos sociétés. Pesticide efficace et utile, cet Attila de la mauvaise herbe est si toxique qu'il doit être manipulé avec autant de précautions qu'une arme chimique. Son usage et ses effets devraient donc être étroitement contrôlés. Ce qui n'est pas le cas dans les régions tropicales et pauvres, dont les Dom-Tom français, où il est le plus vendu.

Qui plus est, les scientifiques sont incapables de mesurer les éventuels effets à long terme de son usage massif sur l'environnement, et sur la santé humaine en particulier. On comprend que bon nombre de pays l'aient interdit. On comprend moins que la France ait fait en sorte que l'Union européenne ne l'interdise pas. En déversant sur la planète des pesticides qui s'accumulent lentement depuis un demi-siècle dans nos organismes, on joue à la roulette russe. On tire d'abord, en espérant que les dégâts ne seront pas trop importants.

Le principe de précaution ne doit certes pas être prétexte à bloquer toute innovation, qui comporte nécessairement un élément de risque. Pour décider d'autoriser ou pas un produit toxique, les politiques doivent peser les arguments, souvent contradictoires, du développement économique et ceux de la vigilance scientifique. Mais ce qu'on pourrait appeler la «formule du paraquat» préside trop souvent à ces décisions : des intérêts particuliers à court terme y pèsent à l'évidence plus lourd que des questions scientifiques et l'intérêt collectif à long terme.


Note personnelle : Je laisse à M. Sabatier l'entière responsabilité de ses propos... des risques pour qui ? Savent-ils seulement qu'ils en prennent ? La vigilance scientifique et le développement économiques sont-ils des raisons suffisantes pour se satisfaire de dizaines de milliers de morts aux travail. L'impôt du sang (l'accident du travail) doit-il être augmenté quand celui sur la fortune tend à disparaître ? Voilà quelques-unes des questions que ce journaliste n'a pas dû se poser !




Le paraquat / Chimie et toxicologie


APPELLATIONS

Numéro du CAS : 1910-42-5; 4685-14-7 (Dichlorure de paraquat)

Nom dans le registre : Paraquat

Nom de la substance : Cation de 1,1'-diméthyl-(4,4'-dipyridinium)

Synonymes, noms commerciaux : Dichlorure de 1,1'-diméthyl-(4,4'-dipyridinium), chlorure de N,N'-diméthyl-4,4'-dipyridinium, Gramoxone , violet de méthyle ,Terraklène , Weedol , Dextrone X et de nombreux autres

Nom(s) anglais : Paraquat, 1,1'-Dimethyl-(4,4'-bipyridinium) [cation], 1,1'-Dimethyl-(4,4'-bipyridinium) [dichloride], N,N'-dimethyl-4,4'-bipyridinium chloride

Nom(s) allemand(s): Paraquat [Dichlorid]; 1,1'-Dimethyl-(4,4'-bipyridinium) [Dichlorid]

Description générale : Le sel pur de paraquat est une poudre cristalline blanche inodore; le produit technique a une teinte jaunâtre.

PROPRIÉTÉS PHYSICO-CHIMIQUES

Remarques: Toutes les données se réfèrent au dichlorure de paraquat

Formule brute: C12H14N2 [ C12H14Cl2N2 ]

Masse atomique relative : 257,2 g

Masse volumique : 1,25 g/cm3 à 20°C

Densité de gaz : 8,88

Point d'ébullition : Décomposition

Point de fusion : Au-dessus de ? 300°C décomposition

Tension de vapeur : Très faible (<10-3 Pa à 20°C; autre valeur citée: 10-5 Pa à 20°C)

Température d'ignition : (Peut-être commercialisé en mélange inflammable);

Solubilité : Dans l'eau 700 g/l à 20°C; soluble dans l'alcool; insoluble dans les solvants organiques.

Facteurs de conversion : 1 ppm = 10,7 mg/m3

1 mg/m3 = 0,094 ppm

ORIGINE ET UTILISATIONS

Utilisations :

Le paraquat est un herbicide de contact non sélectif, qui est surtout utilisé dans les cultures fruitières et les vignobles afin de désherber juste avant la mise en place de plantes utiles. Les sels les plus couramment utilisés sont le sulfate et le chlorure. Les produits phytosanitaires ne contenant que du dichlorure de paraquat comme matière active sont interdits en République fédérale d'Allemagne.

Origine/fabrication :

Le dichlorure de paraquat est un produit de synthèse qui n'existe pas à l'état naturel. Il fait partie du groupe des dérivés du dipyridinium. Il existe deux types de produits techniques: le dichlorure de 1,1'diméthyl-4,4'-dipypridinium et le di(méthylsulfate) de 1,1'-diméthyl-4,4'-dipyridinium. Le produit est synthétisé à partir de pyridine par traitement au sodium dans l'ammoniac liquide, suivi d'une oxydation pour former la 4,4'-dipyridine et d'une méthylation ultérieure.

Chiffres de production :

Le paraquat est fabriqué dans de nombreux pays (p.ex. R.P. de Chine, Taiwan, Italie, Grande-Bretagne, USA). Il est utilisé dans plus de 130 pays (généralement sous forme de dichlorure, et dans l'ex-Union soviétique sous forme de paraquat-diméthylphosphate. On ne dispose pas de statistiques sur la production mondiale de paraquat (OMS, 1984).

TOXICITÉ

Homme : DTA 0,008 mg/kg sel. DFG, 1985

Mammifères :

Souris DL50 100-120 mg/kg, v. orale sel. DVGW, 1988

Souris DL50 62 mg/kg, v. dermale sel. OMS, 1984

Rat DL50 100-150 mg/kg, v. orale sel. DVGW, 1988

Rat DL50 80-90 mg/kg, v. dermale sel. DVGW, 1988

Rat CL50 1-10 mg/m3, inhalation sel. OMS, 1984

Chien DL50 25-50 mg/kg, v. orale sel. DVGW, 1988

Chat DL50 30-50 mg/kg, v. orale sel. DVGW, 1988

Lapin DL50 120-130 mg/kg, v. orale sel. DVGW, 1988

Lapin DL50 236-500 mg/kg, v. dermale sel. OMS, 1984

Cobaye DL50 20-40 mg/kg, v. orale sel. DVGW, 1988

Cobaye DL50 319 mg/kg, v. dermale sel. OMS, 1984

Cobaye CL50 4 mg/m3, inhalation sel. OMS, 1984

Singe DL50 50 mg/kg, v. orale sel. OMS, 1984

Organismes aquatiques:

Guppy (Lebistes ret.) CL50 21,8-46,4 mg/l (96h) sel. DVGW, 1988

Grande perche soleil CL50 100 mg/l (48h) sel. DVGW, 1988

Grande perche soleil CL50 12 mg/l (96h) sel. DVGW, 1988

Truite CL50 4,5-32 mg/l (96h) sel. DVGW, 1988

Gammarus pulex CL50 11 mg/l (96h) sel. DVGW, 1988

Pathologie/toxicologie

Homme/mammifères : Le paraquat est toxique pour l'homme, chez lequel il entraîne des lésions des reins, du foie et des poumons. En solution aqueuse, cet herbicide a une action irritante sur la peau, les muqueuses et la conjonctive. Il est absorbé par voie cutanée, mais aussi par les poumons où il tend à s'accumuler. Cependant, la résorption est très faible dans l'ensemble (5% de la quantité absorbée) (DVGW, 1988). De la même façon, le métabolisme dans l'organisme est faible, et le paraquat est éliminé pour l'essentiel sans avoir subi de modification.

Dans le cadre d'expériences sur l'animal, il n'a pas été relevé d'augmentation des taux de tumeurs. Des effets génotoxiques et tératogènes ont été observés sur certaines espèces animales.

Végétaux : Le paraquat ne pénètre dans les plantes que par les feuilles sous la forme de solutions aqueuses de ses sels. Il convient de noter que l'absorption est plus rapide et plus efficace dans l'obscurité qu'à la lumière. Le paraquat est transporté dans le xylème au travers du flux de transpiration. L'effet phytotoxique se produit uniquement à la lumière et en présence d'un taux d'oxygène suffisant. La photosynthèse subit une perturbation durable.

COMPORTEMENT DANS L'ENVIRONNEMENT

Milieu aquatique :

En milieu aquatique, le paraquat est adsorbé sur les matières en suspension et les sédiments, ou est absorbé par les plantes. Cet herbicide migre dans l'eau sous l'effet direct d'applications ou y est amené de zones avoisinantes sous l'action de l'érosion. Lorsqu'il n'est pas adsorbé, le paraquat est rapidement dégradé par les micro-organismes et devient inaccessible pour les plantes. Pour cette raison, le risque de pollution des nappes d'eau souterraines par le paraquat est faible.

Atmosphère :

Selon le mode d'utilisation (pulvérisation ou mélange liquide), le paraquat migre en petites quantités dans l'atmosphère. Cependant, il ne peut y avoir intoxication que si le paraquat est inhalé ou absorbé par voie cutanée au moment de l'application. L'absorption se produit surtout par voie cutanée. La demi-vie dans l'atmosphère varie entre quelques heures et 64 jours.

Dans les sols argileux le paraquat est fortement adsorbé. Dans les sols présentant de fortes teneurs en substances organiques, le paraquat est plus ou moins immobile et n'est donc pas disponible pour les plantes. Dans certains types de sol, le paraquat reste confiné dans l'horizon supérieur. Compte tenu de la forte adsorption du paraquat, l'effet de lessivage par les eaux d'infiltration est nul de même que la dégradation par les micro-organismes.

Demi-vie :

Après utilisation dans l'eau, aucun résidu de paraquat n'a pu être décelé au bout de 1 à 4 jours; en revanche, des résidus ont été décelés au terme d'une période de plus de 400 jours dans des boues argileuses. La demi-vie dans des sols argilo-sableux est d'environ 7 ans.

Dégradation, produits de décomposition:

La dégradation photochimique donne naissance à des composés moins toxiques que le produit initial. La dégradation biologique dans le sol entraîne une réduction rapide des quantités épandues, mais aussi une baisse de la densité de population des micro-organismes.

Chaîne alimentaire:

Aucune accumulation par la chaîne alimentaire.

VALEURS LIMITES DE POLLUTION

Milieu Secteur Pays/ Org. Statut Valeur Cat. Remarques Source

Eau: Eau pot. D L 0,0001 mg/l sel. DVGW, 1988

Eau pot. CE L 0,0001 mg/l sel. DVGW, 1988

Eau de surf. CE L 0,001 mg/l (1) sel. DVGW, 1988

Eau de surf. CE L 0,0025 mg/l (2) sel. DVGW, 1988

Eau de surf. CE L 0,005 mg/l (3) sel. DVGW, 1988

Air: Amb.prof. BG (L) 0,01 mg/m3 sel. OMS, 1984

Amb.prof. D L 0,1 mg/m3 MAK sel. DFG, 1994

Amb.prof. H (L) 0,02 mg/m3 sel. OMS, 1984

Amb.prof. USA (L) 0,1 mg/m3 TWA ACGIH, 1986

Remarques:

En République fédérale d'Allemagne, l'utilisation de cette substance est interdite dans les cultures céréalières (Décret relatif à l'utilisation des produits phytosanitaires, situation 1988)

1) Valeur limite pour traitement et désinfection de l'eau potable par des méthodes physiques

2) Valeur limite pour traitement et désinfection de l'eau potable par des méthodes physico-chimiques

3) Valeur limite pour traitement de l'eau potable par des méthodes physiques et des procédés chimiques sophistiqués

ÉVALUATION ET REMARQUES

Le paraquat étant un herbicide de contact puissant, les personnes amenées à le manipuler doivent éviter l'inhalation et tout contact cutané avec cette substance. En raison de la forte toxicité pour l'homme et l'animal, il est conseillé de renoncer à l'utilisation de ce produit. Sa forte persistance dans le sol ne fait qu'appuyer cette recommandation.




Fiche Paraquat :
http://www.inrs.fr/htm/paraquat.html
http://www.cdc.gov/niosh/ipcsnfrn/nfrn0005.html
http://www.uvp5.univ-paris5.fr/TELETOX/SelDci/DciAff.asp?DciCle=138

Intoxication par le Paraquat :
http://www.orpha.net/consor/cgi-bin/OC_Exp.php?Lng=FR&Expert=31827

Environnement. Les Antilles contre le paraquat :
http://www.humanite.presse.fr/journal/2004-06-28/2004-06-28-396234




Chlordécone :

Dans le même ordre d'idées (ou d'absence d'idées, de conscience, de volonté et autres tares capitalistes...) :

Grand Angle / Guadeloupe / Une terre gorgée de poison

Interdit depuis 1993, le chlordécone fait toujours des ravages. Cet insecticide ultratoxique a contaminé les sols et les rivières de l'île, plongeant les agriculteurs dans la détresse économique.

par Éliane PATRIARCA / Libération / QUOTIDIEN : vendredi 06 janvier 2006 / Basse Terre envoyée spéciale

Nicole (1) est endettée. Elle ne peut ni faire face aux factures, ni se reconvertir. Elle risque l'expulsion de son logement et s'inquiète pour l'avenir de son fils de 5 ans. Nicole, 37 ans, jeune agricultrice guadeloupéenne, est l'une des victimes de la contamination de l'île par le chlordécone. Aujourd'hui interdit, cet insecticide ultratoxique, utilisé contre le charançon du bananier, cancérogène probable et perturbateur endocrinien, a pourri pour des siècles les eaux et les terres antillaises.

En 1999, Nicole fait un emprunt pour acheter un terrain à Goyave, en Basse Terre. Sept hectares de semi-mangrove sur lesquels, en 2003, elle plante des madères. En 2004, elle fait analyser ses sols, comme le préconisent deux arrêtés préfectoraux à tout agriculteur désireux de produire des légumes racines ou des plantes à tubercules (2). Le couperet tombe : "Mes parcelles étaient contaminées. Mon terrain n'a jamais servi à la culture de bananes, mais il est situé en aval d'une bananeraie. Ce sont les eaux de ruissellement qui ont transporté le chlordécone." Il lui est désormais interdit de vendre ses légumes. "J'ai dû laisser mes tonnes de madères en plan." Depuis, le terrain est en friche et Nicole en galère. Pour ne pas craquer, la jeune agricultrice multiplie les courriers aux administrations, au préfet, à Jacques Chirac, à l'Union européenne...

La pollution des rivières guadeloupéennes a été décelée en 1999 par la direction départementale de la santé, mais c'est en 2002 seulement que scientifiques et autorités publiques saisissent l'ampleur du désastre. Cette année-là, se souvient Harry Durimel, avocat et porte-parole des Verts de Guadeloupe, un article paru dans Libération (3) révèle deux événements survenus quelques mois plus tôt. D'abord, en août, la découverte en Martinique, par la police, de plusieurs tonnes de chlordécone dans une bananeraie. Preuve que les planteurs ont continué à utiliser ce poison pourtant interdit depuis 1993. Dix jours plus tard, la douane saisit à Dunkerque une cargaison de patates douces en provenance de Martinique, toutes contaminées par le chlordécone. Preuve que l'insecticide, présent dans les sols antillais, a contaminé la chaîne alimentaire et peut se retrouver dans les assiettes, via les légumes cultivés dans la terre.

La préfecture de Guadeloupe met alors en place des analyses de sol préventives et interdit la culture des légumes-racines sur terrain contaminé. Sous la houlette du député martiniquais Philippe Édmond-Mariette (non inscrit), des parlementaires antillais obtiennent la création d'une mission d'information sur le chlordécone. Rendu public en juin 2005, leur rapport rencontre peu d'échos en métropole. Pourtant, les tribulations de l'insecticide aux Antilles se lisent comme un polar. Elles illustrent l'opacité qui caractérise l'homologation des produits phytosanitaires, et témoignent de l'influence d'une poignée de gros planteurs qui contrôlaient alors la filière antillaise de la banane.

Le chlordécone appartient à la première génération de pesticides, les organo-chlorés. Comme le DDT, le lindane, c'est l'un des "douze salopards", ces polluants organiques persistants qui sont une plaie pour la planète. Breveté aux États-Unis en 1952, le produit est vendu en 1958 par la société Dupont de Nemours sous le nom commercial de Kepone. Mais en 1975 c'est la catastrophe sur un site de production en Virginie. "Une pollution importante de l'environnement immédiat de l'usine, ainsi que des effets toxiques aigus sur les travailleurs (...) induisent la fermeture brutale du site", relatent les députés. Les autorités américaines interdisent le Kepone en 1976.Pourtant, cinq ans plus tard, le produit va être réautorisé en France. Après le passage de deux cyclones, en 1979 et en 1980, les planteurs se disent démunis face à la prolifération du charançon. En 1981, le ministère de l'Agriculture accepte de le remettre sur le marché. C'est la société Laurent de Laguarigue qui a racheté le brevet de la molécule et la vend sous le nom de Curlone. Or Laguarigue est un gros planteur béké martiniquais, propriétaire de maisons d'exportation de bananes... Dans une interview donnée en août 2005 à l'hebdomadaire guadeloupéen Sept Magazine, Daniel Dollin, de la chambre d'agriculture, rappelle la puissance du lobby des gros planteurs: "[Ils] faisaient la pluie et le beau temps dans les groupements, les petits pouvaient juste se plier (...). C'était la belle époque de la banane, on avait un marché garanti en Martinique et en Guadeloupe, et l'objectif de chacun était de trouver les moyens pour conserver ses parts de marché malgré les intempéries."

Angoisses et convulsions

Pourtant, la nocivité environnementale de l'insecticide est déjà établie. En 1977 et 1980, deux rapports scientifiques (4) avaient mis en évidence la pollution des rivières et des sols antillais, et la rémanence du produit. L'impact sur la santé humaine, lui, est mal connu. Sauf en cas d'exposition aiguë : les ouvriers de l'usine de Hopewell en Virginie ont souffert d'agitations, d'angoisses, de convulsions, de céphalées, de troubles hépatiques et de troubles de la spermatogenèse. On ignore en revanche l'effet d'une exposition chronique. Chez le rat, elle provoque des cancers, et endommage les organes reproducteurs. Mais aucune étude épidémiologique n'a été concluante chez l'homme. En 1979, la substance est néanmoins classée cancérogène probable par le Centre international de recherche contre le cancer.

Pourquoi la France prend-elle le risque d'autoriser ce produit ? À l'époque, rappelle la mission parlementaire, "les connaissances scientifiques étaient balbutiantes, l'attention portée aux potentiels effets néfastes des pesticides moins soutenue qu'aujourd'hui (...) et la notion de principe de précaution encore inconnue du droit".

Yves-Marie Cabidoche, chercheur de l'Inra en Guadeloupe, spécialiste de l'étude des sols, se souvient : "En 1981, (...) le chlordécone avait une réputation non usurpée d'efficacité. (...) La Guadeloupe avait essuyé plusieurs cyclones, le charançon proliférait. Les planteurs ont exercé une forte pression pour que ce produit soit disponible." Il évoque aussi les rapports distants entre recherche, services de l'État et acteurs économiques. À l'époque, regrette-t-il, il existait pourtant des produits alternatifs, des organo-phosphorés dégradables, moins efficaces que le chlordécone mais qui auraient pu le remplacer.

L'État pénalement responsable ?

En 1989, la Commission d'étude de la toxicité des phytosanitaires préconise l'interdiction de l'insecticide, qu'elle juge "persistant, relativement toxique". Le ministère de l'Agriculture l'interdit en 1990. Mais les gros planteurs obtiennent deux dérogations : le produit sera utilisé jusqu'en 1993. La mission parlementaire émet les plus grandes réserves sur ces dérogations qui pourraient aujourd'hui engager la responsabilité pénale de l'État dans ce "Metaleurop agricole" (5).

Aujourd'hui, la Guadeloupe tente d'évaluer l'ampleur des dégâts. L'eau tout d'abord. En 1999, la Direction de la santé et du développement social (DSDS) de Guadeloupe sonne l'alerte : les rivières sont polluées, certains des points de captage d'eau potable aussi. Problème d'autant plus grave que c'est de Basse Terre, région des bananeraies, que proviennent 80 % des ressources en eau potable de la Guadeloupe. En 2000, des mesures sont prises : captages fermés, stations de traitement d'eau potable équipées de filtres à charbon pour retenir les pesticides.

Selon l'Inspection générale de l'environnement, en 2005, les eaux destinées à la consommation sont exemptes de chlordécone à plus de 99 %. Reste que la population antillaise a ingéré durant des années une eau et des aliments pollués.

Quant aux sols, Grande Terre est épargnée mais Basse Terre est fortement contaminée. Yves-Marie Cabidoche, qui planche sur une cartographie des sols pollués, estime qu'au moins 4 000 hectares, soit un sixième de la surface agricole, sont très pollués. "Le chlordécone est une molécule hérissée de chlore qui présente une forte affinité pour les sols et ne montre aucun indice de dégradabilité. Il faudra des siècles pour que les eaux parviennent à le lessiver. L'insecticide, qui se dépose sur le sol comme une couche de vernis, s'est dispersé avec les labours en millions de copeaux dans une grande épaisseur de terre." Et nul ne sait dépolluer ces sols dont l'usage est désormais très restreint. "On peut y faire encore de la banane ou de la canne à sucre, le transfert de l'insecticide de la terre aux arbres fruitiers n'ayant pas été observé."

A la chambre d'agriculture, Sully Gabon dirige le service qui centralise les analyses de sols. Il est confronté à la détresse économique des cultivateurs. Aujourd'hui, il reçoit Claudius Virain, 26 ans, dont les trois parcelles dédiées aux patates douces et madères sont contaminées. "Notre prédécesseur sur le terrain avait fait de la banane durant neuf ans et utilisait du Curlone, comme tout le monde." Le jeune homme cultive désormais des bananes "presque bio" et a réussi à dénicher des marchés locaux. "Je commence à m'en sortir mais j'ai perdu 11 000 euros."

Un tiers des femmes enceintes contaminées

La Confédération paysanne et les syndicats affiliés aux Antilles réclament l'indemnisation par l'État des victimes. Mais le préjudice global est difficile à évaluer, les agriculteurs n'ayant pas tous fait procéder à l'analyse de leurs sols. En outre, la publication en octobre par l'Agence française de sécurité alimentaire de limites acceptables de chlordécone dans les produits les plus consommés, sans risque pour la santé des consommateurs, devrait permettre à certains agriculteurs dont les terres sont peu contaminées de continuer à travailler. Sully Gabon s'inquiète aussi de la santé des agriculteurs : "Normalement, pour épandre le chlordécone, on doit utiliser un appareil doseur qui se porte dans le dos et une petite lance avec système de dosage. Mais le plus souvent c'était un seau, et dans le meilleur des cas des gants ou un masque..."

Plusieurs études épidémiologiques, coordonnées par Luc Multignier, épidémiologiste de l'Inserm à Rennes, tentent de cerner l'impact sanitaire de l'exposition au chlordécone, et les éventuels liens de causalité avec certaines pathologies. "La première, fondée sur des analyses de sang, a confirmé qu'une importante fraction de la population deux tiers des ouvriers agricoles et un tiers des femmes enceintes est contaminée, explique-t-il. Ce n'est pas surprenant, puisque l'eau et les aliments sont pollués. Mais nous ignorons si ce niveau de contamination est dangereux." Une étude menée en 2004 n'a pas trouvé de différences significatives entre la fertilité des ouvriers agricoles et celle d'une population témoin.

Deux autres études sont en cours : Timoun, qui piste les effets du chlordécone sur le développement intra-utérin et postnatal à partir du suivi de 1 200 grossesses et des sept premiers mois des bébés. Et Karu-Prostate, qui traque les liens avec le cancer de la prostate. "On observe en Guadeloupe un taux de prématurité et de mortalité périnatale deux fois plus élevé que celui de la métropole, et l'une des incidences de cancer de la prostate les plus élevées au monde, qui ne s'explique qu'en partie par l'origine ethnique de la population." Les résultats de ces études ne sont pas attendus avant 2007. En attendant, les Guadeloupéens doivent se débrouiller avec leurs angoisses.

(1) Le prénom a été modifié.
(2) Igname, madère, manioc, patate douce, gingembre, carotte, navet...
(3) 12 octobre 2002.
(4) Snegaroff (Inra) et Kermarrec.
(5) Cette entreprise de fonderie a fermé ses portes en 2003, laissant le site contaminé.




Note du lundi 17 septembre 2007 :

J'avais écrit cette page en 2003... Ce matin, Michel Barnier sur Europe 1 a parlé des " [...] pesticides à l'origine d'un désastre sanitaire aux Antilles "...

Lire la dépêche :
http://fr.news.yahoo.com/afp/20070917/tfr-outremer-antilles-environnement-pest-8896b6f_3.html

Voir aussi : Antilles : réorienter les cultures après le passage de l'ouragan DeanBhttp://www.novethic.fr/novethic/site/article/index.jsp?id=110931



Chlordécone : indemnisation des victimes et plan de décontamination des sols :
http://www.confederationpaysanne.fr/article.php3?id_article=577

Fiche CHLORDÉCONE : http://www.cdc.gov/niosh/ipcsnfrn/nfrn1432.html

Fiche éco-toxicologique : http://atctoxicologie.fr/archi/bibli/kepone.pdf

Sur l'utilisation du chlordécone et des autres pesticides dans l'agriculture martiniquaise et guadeloupéenne :
http://www.assemblee-nationale.fr/12/rap-info/i2430.asp (2005)
http://www.assemblee-nationale.fr/12/propositions/pion1288.asp (2003)

Que l’on ne sait encore que peu de chose sur la toxicité chronique réelle du chlordécone pour l’espèce humaine... Ben voyons et même que je sais pas lire... c'est pour ça que je suis ministre...
http://www.ecologie.gouv.fr/article.php3?id_article=4684

Alors pour mémoire : Le quotidien Libération en octobre 2002 révélait l'incinération à Dunkerque d'une tonne et demie de patates douces...http://www.volcreole.com/forum/message-285254.html

Qui c'est qui contrôle ? Arrêté du 5 octobre 2005 relatif à la teneur maximale en chlordécone que ne doivent pas dépasser certaines denrées d'origine animale pour être reconnues propres à la consommation humaine...
http://www.admi.net/jo/20051012/AGRG0502222A.html

Même question : Arrêté du 10 octobre 2005 relatif à la teneur maximale en chlordécone que ne doivent pas dépasser certaines denrées d'origine végétale pour être reconnues propres à la consommation humaine...
http://www.admi.net/jo/20051012/ECOC0500128A.html

Antilles : silence on empoisonne !
http://www.grioo.com/forum/viewtopic.php?t=6367






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