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Résilience

Sommaire de la page (Articles, Dossiers, Études...) : Acceptions / Résilience écologique / Résilience psychologique individuelle ou communautaire / CES MOTS QUI POLLUENT LA PENSÉE /

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Vulnérabilité, fragilité, précarité, résilience, etc. De l’usage et de la traduction de notions éponges en sciences de l’homme et de la vie /
Sarkozy et la résilience /
BONELLI, La France a peur /
La résilience : concept abstrait ou pratique de vie /
La résilience et la cité /
Colloque santé psychologique (vidéos) /
Allemagne : prévenir avant tout la dépression /
Viol, souffrance et « résilience » : vos trois témoignages /
Le stress humanitaire /
Les humanitaires : une culture du stress /
Du double affrontement ontologique/axiologique autour de la résilience aux risques de catastrophe : les spécificités de l’approche française /
De la modernisation écologique à la résilience : un réformisme de plus ? /


Degré de résilience proche de zéro.
Le terme de résilience possède plusieurs acceptions. Originellement, ce terme est d'abord utilisé pour désigner la résistance des matériaux aux chocs.

Puis, ce terme apparaît à propos de la capacité qu'ont certaines espèces animales à présenter une expansion rapide et conséquente aussitôt que les conditions environnementales le permettent et, a contrario, de différer ou même arrêter toute capacité de reproduction tant que les conditions environnementales demeurent défavorables à la survie des œufs ou des jeunes.


On parle aujourd'hui de résilience écologique quant un écosystème retrouve ses caractéristiques après avoir subi un gros dommage ou encore de résilience psychologique, scolaire, éducationnelle, communautaire, etc. à chaque fois qu'un individu ou une communauté aura trouvé des ressources pour se reconstruire après avoir été victime d'un traumatisme.




La résilience écologique :

La résilience écologique est définie comme la capacité d'un écosystème, d'un habitat, d'un peuplement, d'une population, etc. à retrouver un fonctionnement normal après avoir connu des perturbations importantes du fait de un ou plusieurs facteurs de l'environnement.

Ces facteurs peuvent être des facteurs abiotiques (incendie, inondation, tempête, éruption volcanique, érosion, etc.) ou des facteurs biotiques (drainage, pesticides, chasse, pêche, techniques agricoles ou forestières, etc.).

Une autre définition (Holling 1973) fait état de la capacité d’un système à pouvoir intégrerdans son fonctionnement une perturbation, sans pour autant changer sa structure qualitative.

S'il est vrai que les écosystèmes peuvent montrer quelques capacités à se réparer, ces réparations sont généralement partielles et incomplètes. Quand on parle de résilience pour une forêt détruite par un incendie ou victime d'une coupe à blanc, on laisse entendre que la forêt va se reconstituer à l'identique. C'est une escroquerie intellectuelle. Car même pour des parcelles forestières monospécifiques, la diversité qui s'installe ne peut jamais, si elle est détruite, être retrouvée complètement.

On sait que la dynamique forestière va passer par divers stades pionniers, post-pionniers, nomades, dryades jusqu'au climax. On sait qu'un climax forestier, pour être atteint, demande plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d'années (climax à Tsuga heterophylla).

Dans les faits, on peut dire que la résilience des écosystèmes fragiles est extrêmement réduite. C'est particulièrement vrai des écosystèmes humides chez lesquels les dégradations sont absolument irréversibles à l'échelle d'un temps humain raisonnable.

Dans les faits, et c'est infiniment plus grave, la résilience écologique des milieux peu ou moins fragiles n'est pas très élevée. En réalité, beaucoup moins que ce que l'on voudrait nous faire avaler en même temps que des pratiques incompatibles avec le respect de l'environnement.

Parlez-moi de résilience pour le Rhône et son PCB ! Le retour des ours et des loups autour de Tchernobyl ne peut pas justifier la dissémination nucléaire et le silence sur les déchets produits.

Ainsi, dans les agrosystèmes productivistes, leur capacité à fournir chaque année des récoltes abondantes, n'est pas véritablement due à la résilience de ces systèmes, mais au fait que l'on compense les dégradations qu'ils subissent par davantage d'intrants : engrais, pesticides, eau, énergie fossile, etc.

Dans ces agrosystèmes productivistes, on ne s'intéresse pas du tout à la résilience de la faune du sol, pas davantage à celle de la microflore du sol. Il est vrai que les ravages n'ont commencé il y a moins de cinquante ans… et que, comme pour les cancers, il convient sans doute d'attendre encore un peu qu'il soit vraiment trop tard.

Remarquablement, pour le soja OGMonsanto, en Argentine et ailleurs probablement, il n'aura fallu que cinq ou six ans pour comprendre que le Round up deviendrait indispensable à toute nouvelle production, qu'il en faudrait de plus en plus, que les populations qui ne fuiraient pas la misère seraient intoxiquées et que seuls les actionnaires de Monsanto et autres groupes identiques seraient résilients… jusqu'au prochain crack boursier !






La résilience psychologique individuelle ou communautaire

La résilience psychologique est un phénomène qui consiste, pour un individu ou un groupe frappé par un traumatisme, à prendre conscience des affects induits. Il ne s'agit donc plus de nier les traumatismes, mais au contraire de vivre avec. La résilience est généralement le résultat d'un exercice sur soi grandement facilité par une thérapie ou une analyse.

Le plus souvent, on parlera d'une personne résiliente en sous-entendant qu'elle s'en est sortie. Les enfants victimes de violences, les personnes victimes d'attentats ou de catastrophes naturelles ou technologiques, les communautés victimes de la guerre ou de génocides, etc. qui s'en sortent sont dites résilientes.

Derrière cette notion de résilience, on ne peut pas ne pas voir pointer des considérations "darwiniennes" qui atténuent largement la portée du concept.

Dans l'article qui suit, on pourra lire une critique essentielle de ce concept :

CES MOTS QUI POLLUENT LA PENSÉE.

" Résilience " ou la lutte pour la vie

En juillet dernier s'est tenu à Vitoria (Espagne) le Ve congrès international d'histoire des concepts. Venus du monde entier, des universitaires y ont mis en garde contre les manipulations qui se dissimulent sous le langage : " Tous les pouvoirs, ont-ils rappelé, créent des mots pour nous obliger à penser comme eux. " George Orwell nous avait déjà alertés contre le totalitarisme de toute " novlangue ". Comment alors ne pas s'interroger sur l'idéologie qui se camoufle sous le mot à la mode de " résilience " ?

Par Serge Tisseron (Le Monde Diplomatique / août 2003)

L'idée de quelque chose qui résiste aux pressions sans trop se déformer ou en pouvant retrouver sa forme, un peu comme un ressort, existe aux États-unis depuis longtemps. Paul Claudel écrit d'ailleurs dans L'Élasticité américaine : " Il y a dans le tempérament américain une qualité que l'on traduit là-bas par le mot resiliency, pour lequel je ne trouve pas en français de correspondant exact, car il unit les idées d'élasticité, de ressort, de ressource et de bonne humeur (1). "

Dans le champ de la psychologie, Fritz Redl a introduit le concept d'" ego resilience " en 1969 ; puis a été décrit le phénomène appelé " invulnerable children ". Enfin, au milieu des années 1980, plusieurs ouvrages consacrés à la " résilience " ont été publiés, analysant le destin réussi d'individus que leur enfance catastrophique semblait pourtant promettre à un sombre avenir (2).

Aux États-unis, cependant, rien de comparable à l'extraordinaire engouement que connaît aujourd'hui la France pour ce concept. Pourquoi ? D'abord grâce à un génial tour de passe-passe... La résilience, qui est en Amérique une vertu sociale associée à la réussite, est devenue en France une forme de richesse intérieure... Il ne s'agit plus, comme dans la version américaine, d'orienter sa vie pour connaître le succès, mais de " chercher la merveille (3) " ou encore de " cultiver l'art de rebondir (4) ". Pourtant, sous cette séduisante parure, le produit reste le même.

L'opération " habits neufs " commence avec la métaphore de la perle dans l'huître : celle-ci réagit à l'introduction d'une impureté dans son organisme - par exemple, un grain de sable - par un travail qui aboutit à la fabrication de ce merveilleux bijou qu'est une perle. Nourri par une métaphore aussi précieuse, le mot devient commercial : chacun veut avoir sa perle ! C'est ainsi qu'un collègue, qui évoquait le décès de son père et la " forme éblouissante " de sa mère, s'entendit répondre par une dame : " Oui, c'est vrai, nous autres, les femmes, nous sommes plus "résilientes". " La résilience assimilée à l'adaptation sociale sentirait le soufre, mais comparée à un bijou longuement " sécrété " et poli par l'organisme, elle suscite chez chacun le désir de s'en parer !

Autre exemple. Un tract, distribué à l'entrée d'une université, appelle à une société plus juste et plus égalitaire. Il se termine par cette phrase : " Battons-nous pour une société nouvelle où tout le monde aurait sa chance (grâce à la résilience). "

Le concept, né de la psychologie sociale américaine, n'a aucune difficulté à y retourner : le but n'est plus d'apporter à chacun l'eau courante, des logements salubres, la démocratie et un travail digne, mais... la " résilience " ! À la limite, la pression sociale n'a plus d'importance : ceux qui sont " résilients " rebondiront, les autres pourront toujours avoir affaire au psychologue, au psychiatre ou à un " tuteur " éventuellement bénévole.

Le lecteur juge peut-être qu'il s'agit là d'usages caricaturaux et abusifs qui n'entament en rien la valeur du concept. Nous allons essayer de montrer le contraire.

Le mot " résilience " est d'abord ambigu, car il masque le caractère toujours extrêmement fragile des défenses développées pour faire face aux traumatismes. La résistance psychique s'apparente dans son évolution à la résistance physique face à un cancer connu. Le patient est aidé, traité au mieux, mais nul ne maîtrise ses rechutes possibles. Et c'est seulement lorsque le malade est mort que l'on peut dire, selon les cas, s'il a bien résisté ou non !

Dans le domaine de la résistance psychique aux traumatismes, tout peut toujours basculer de manière imprévisible, notamment sous l'effet d'une expérience existentielle comme le décès d'un proche, l'éloignement d'un être cher ou même un simple déménagement. La " résilience " est peut-être belle comme une perle, mais elle n'est jamais solide. Or le problème réside dans le fait qu'on a pourtant toujours tendance à la considérer comme un fait acquis, ou à acquérir.

Favoriser l'adaptation sociale

Le second reproche qu'on peut faire à l'usage de ce mot est de masquer la grande variété des mécanismes de défense destinés à lutter contre les conséquences d'un traumatisme (5). A un extrême, le traumatisme peut être évoqué répétitivement par des gestes symboliques, des images ou des mots, tandis qu'à l'autre extrême il peut être enfermé au fond de soi dans une sorte de " placard psychique " où on tente de l'oublier. Et dès que l'on prend en compte la vie sociale, tout se complique encore. Certains de ces mécanismes contribuent en effet à renforcer la capacité d'affirmer ses choix personnels, tandis que d'autres poussent à une adhésion inconditionnelle à son groupe.

Enfin, la troisième raison pour laquelle ce concept est discutable est qu'il recouvre des processus d'aménagement des traumatismes qui profitent à la fois à l'individu qui les pratique et à ses proches, et d'autres par lesquels l'ancienne victime d'un traumatisme " rebondit " aux dépens de ceux qui l'entourent.

Cette confusion n'est pas un hasard. La " résilience " est inséparable de la conception d'un " Moi autonome " développée par la psychologie américaine, et qui n'est autre qu'une instance favorisant la réussite des " plus aptes ". La " résilience " est de ce point de vue un concept qui évoque plus la " lutte pour la vie " chère à Darwin que la distinction morale. Et c'est bien là que la confusion menace.

Car, derrière ce mot, le mythe de la Rédemption n'est pas loin, le " résilient " étant censé avoir dépassé la part sombre de ses souffrances pour n'en garder que la part glorieuse et lumineuse. On entend de plus en plus de gens parler de leur " résilience " comme si c'était une qualité à porter à leur crédit, voire quelque chose qui pourrait nourrir l'estime d'eux-mêmes. Mais, à les écouter, on se prendrait parfois volontiers à plaindre leur entourage...

J'ai connu quelqu'un qui avait grandi dans une famille où existait un secret grave. Il en avait d'abord beaucoup souffert, mais avait finalement réussi une promotion fort rapide. Il se disait fier d'être capable de dissimuler avec beaucoup d'habileté le fonctionnement réel de son entreprise aux syndicats, et d'arriver, pour cette raison, à manipuler efficacement ses " employés " - qui étaient symboliquement ses enfants. Cet homme, avec la découverte du mot résilience, avait appris à décrire son parcours d'une manière qui le gratifiait. Réchappé du camp des humiliés et des perdants, où il avait failli basculer, il ne s'était pas laissé " écraser " par ses traumatismes d'enfant, il avait sécrété sa perle. Soit. Mais nous sommes ici du côté de valeurs qui n'ont rien à voir avec la psychologie et tout avec l'adaptation sociale qui fait, aux États-unis, de la réussite l'équivalent de la vertu.

Enfin, non seulement le " résilient " peut devenir une source de traumatismes graves pour les autres, y compris sa propre famille, mais il peut même parfois déployer une grande énergie destructrice. N'oublions pas que les kamikazes du 11 septembre 2001 ont dans l'ensemble été décrits comme de bons maris, de bons parents et éventuellement de bons éducateurs, malgré des parcours personnels pour la plupart difficiles. Bref, ils étaient exemplaires, jusqu'à leur acte suicidaire et meurtrier, d'une solide résilience, comme l'était aussi David Hicks, celui qu'on a surnommé le " taliban australien (6) ".

Si ces auteurs d'attentats - suicides s'étaient sortis de leur passé douloureux, c'était à un prix, celui de devenir des sortes de " monstres dormants ", adaptés et généreux, jusqu'à ce que des circonstances exceptionnelles les révèlent, comme cela s'est d'ailleurs passé en Allemagne entre 1933 et 1945, ou en ex-Yougoslavie plus récemment.

Dans la pratique clinique, il n'est pas rare de rencontrer des patients dont l'organisation psychique correspond à ce schéma. Du point de vue de leur existence familiale et sociale, ils semblent avoir parfaitement surmonté leurs graves traumatismes d'enfance. Ils sont " polis, respectueux, sérieux et honnêtes " comme l'était David Hicks (7). Pourtant, leur haine à l'égard de leurs parents ou de leurs éducateurs maltraitants reste intacte et ne demande qu'à être déplacée vers un ennemi que leur groupe leur désigne, permettant du même coup de mettre définitivement hors de cause ces parents ou ces éducateurs.

En pratique, pas plus qu'on ne peut savoir si une guérison apparente est stable ou pas, on ne peut déterminer à quoi correspond un altruisme apparent chez une personne qui a vécu un traumatisme. Il peut en effet résulter d'un dépassement réussi de celui-ci, mais aussi de la mise en sommeil d'une haine inextinguible pouvant conduire, plus tard, à réaliser un acte de violence inexplicable comme moyen de rendre vie à cette partie de soi à laquelle on n'a jamais voulu renoncer.

C'est pourquoi les différents psychanalystes qui se sont intéressés à la résistance aux traumatismes (8) ont renoncé à l'idée de ranger sous un même vocable des phénomènes qui résultent autant de l'environnement que des possibilités psychiques propres à chacun, et qui peuvent contribuer à des personnalités aussi différentes que Staline ou Mère Teresa.Leur prudence semble avoir été fondée, surtout si l'on en juge par l'usage courant qui est fait maintenant du mot " résilience ". Il paraît correspondre à celui de ces mécanismes qui est à la fois le plus problématique et le plus trompeur, à savoir un clivage soutenu par un lien social capable d'ensommeiller, pour un temps indéterminé, le monstre tapi au creux de personnalités meurtries...

Serge Tisseron.

Psychanalyste et psychiatre, auteur de L'Intimité surexposée, Hachette, Paris, 2002, et de Bienfaits des images, Odile Jacob, Paris, 2002.

(1) Paul Claudel, Oeuvres en prose, Gallimard, coll." La Pléiade ", Paris, 1965, p. 1205.

(2) Notamment Julius Segal, Winning Life's toughest Battles. Roots of human Resilience, Mac Grow Hill, New York, 1986 ; et James E. Anthony and Bertram J. Cohler, The Invulnerable Child, Guilford Press, New York, 1987.

(3) Selon l'expression de Boris Cyrulnik dans Un merveilleux malheur, Odile Jacob, Paris, 1999.

(4) Sous-titre de l'ouvrage de Rosette Poletti et Barbara Dobbs, La Résilience, Ed. Jouvence, Saint-Julien-en-Genevois, 2001.

(5) Citons les formes de clivage - compliquées ou non de projection -, le refoulement et les diverses modalités de symbolisation de l'événement traumatique, que ce soit avec des comportements, des images ou des mots.

(6) Le Monde, 29 décembre 2001.

(7) Ibid.

(8) Que ce soit Sandor Ferenczi avec la dynamique du clivage, Anna Freud avec l'étude des mécanismes de défense ou encore Winnicott avec la crainte de l'effondrement comme signe d'une catastrophe psychique qui a déjà eu lieu dans le passé du sujet.

Voir aussi : Résilience, attention danger

Les pièges de la « résilience »
http://www.regardconscient.net/archi04/0402resilience.html






Sarkozy et la résilience* :

1) Á propos de la rétention de sûreté.

Rétention de sureté : Le droit des victimes, c’est le droit à la résilience, pas à la haine ou à la vengeance... [clik] pour la suite du propos

2) Dominique Barella, ancien procureur, ex-président de l'Union syndicale des magistrats et membre de la commission "Justice" du Parti socialiste :

- "Nous avons un président de la République qui croit en l'hérédité génétique de la pédophilie et de l'homosexualité, c'est tout dire. Quand il prône la tolérance zéro, Nicolas Sarkozy refuse, en fait, toute tolérance. Lui qui se dit chrétien, il ne croit pas en la rédemption qui est un principe fondateur du christianisme. Il croit encore moins au pouvoir d'intégration et de résilience de la société.

Nicolas Sarkozy* défend un système d'élimination. Or, ce système, qu'il met en place depuis six ans, en tant que ministre de l'Intérieur puis président de la République, ne fait toujours pas ses preuves. Le président de la République veut mécaniser, automatiser une justice qui, à la base, ne peut être appliquée de manière identique, chaque cas étant unique dans la réalité de la justice humaine. "

[clik] pour d'autres commentaires.

[* Étonnant donc qu'il fasse appel à Attali et Cyrulnik, ardents défenseurs du concept... Il est vrai que c'était dans une commission sur la relance de la croissance et de la franche rigolade. En effet, invité à dire pourquoi il avait convié le psychiatre Boris Cyrulnik, Jacques Attali a expliqué : « Un des principaux freins à la croissance française, c'est que la France n'est pas gaie, et un psychiatre mieux que personne peut nous expliquer pourquoi la France n'est pas gaie ».]




La résilience et la cité

http://www.riskassur-hebdo.com/num_188.php

Professeur Jean-Paul Louisot



En France, lorsqu’une ville, un département, ou une région sont touchés par une crise majeure, celle-ci est gérée à l’aide d’un commandement intégré, regroupant l’ensemble des services publics et privés, placé sous l’autorité d’un commandant des opérations de secours (COS), souvent un officier sapeur pompier, et subordonné à un Préfet qui, lui, remplit la fonction de Directeur des Opérations de Secours (DOS).

Ces crises majeures, protéiformes, aux tenants et aboutissants difficiles à identifier pour le décideur, occasionnent souvent des effets dominos et le binôme DOS/COS rencontre là des difficultés à trouver un objectif commun à tous les acteurs, surtout lorsque la rupture d’équilibre engendrée par la crise n’est pas figée.

De même, le COS peine parfois à intégrer les acteurs des différents services dans une manœuvre placée sous commandement unique, faute d’interopérabilité technique mais aussi de doctrine. Ces acteurs peuvent continuer à réfléchir, concevoir et conduire sans coordination avec les autres entités impliquées, ce qui au mieux, dilue l’action des secours, au pire, devient rapidement contreproductif.



Lors d’une crise majeure, dans le processus décisionnel, en se plaçant au niveau que nous pourrions qualifier de stratégique, le DOS doit fixer au COS un État Final Recherché (EFR) afin de donner une orientation, un but et un cadre général de l’action et faire connaître ses impératifs.

Or pour une crise affectant la cité, l’EFR ne pourrait-il pas être constitué par le rétablissement de la normalité, autrement dit garantir la résilience ?



Première partie : Le concept de résilience(1)

Sans crise majeure subie par une organisation quelle qu’elle soit, on ne pourrait parler de résilience. Une crise majeure est, comme le précise la doctorante en sciences de gestion Lugdivine Bout dans « de la gestion de crise à la résilience organisationnelle », celle qui remet en cause la survie de l’entreprise, et qui est la condition sine qua non à la résilience.

Cette crise majeure peut également être vue, toujours selon Lugdivine Bout, comme une opportunité d’apprentissage pour améliorer son positionnement à partir de l’évènement survenu selon la théorie économique de la destruction créatrice.

Dans le but d’introduire les différentes définitions de la résilience, il est bon de rappeler que ce terme de résilience, tel qu’utilisé dans les différents domaines que nous aborderons, est issu de son utilisation anglo-saxonne et telle que l’avait comprise Paul Claudel dans les années 30 dans son livre l’élasticité américaine : « Il y a dans le tempérament américain une qualité que l’on traduit là -bas par le mot resiliency pour lequel je ne trouve pas en français de correspondant exact, car il unit les idées d’élasticité, de ressort, de ressource et de bonne humeur. »

Sans doute Paul Claudel ignorait-il que déjà les métallurgistes en France connaissaient la résilience. Mais précisément qu’entend-on par résilience ?

Les définitions de la résilience

Il y a de nombreuses définitions de la résilience dans la mesure où le concept à migrer des sciences dites « dures » vers les sciences humaines et l’on peut reprendre ici cinq domaines d’application :

• La définition de science physique de la résilience : Au début du XXème siècle, la seule définition de la résilience utilisée est celle de la physique liée à la métallurgie, dans ce domaine, la résilience désigne une qualité des matériaux qui tient à leur élasticité. Ces matériaux en effet, ont une capacité à retrouver leur état initial à la suite d’un choc ou d’une pression continue. En effet ceux-ci ont une capacité d’absorption de l’énergie reçue, on parle alors de véritable résistance au choc.

• La définition sociologique et psychologique de la résilience :

Dès les années 60, la psychologue américaine Emmy Werner utilise le terme de résilience pour expliquer la capacité de certaines personnes à Hawaï à établir une vie d’adulte normale après une enfance dans des conditions psychologiques des plus difficiles. Plus près de nous dans les années 80, de nombreuses études ont fait mention de résilience pour expliquer la capacité de certains à résister aux chocs de la vie, chocs physiques ou psychologiques. Le psychiatre Serge Tisseron utilise lui, la métaphore de la perle de l’huître pour définir la résilience, devenant une opération dite d’« Habits neufs », « l’huître réagit à l’introduction d’une impureté dans son organisme par un travail qui aboutit à la fabrication de ce merveilleux bijou qu’est une perle ».

• La définition écologique et géographique de la résilience : Pour l’écologiste ou le géographe, la résilience est la capacité que peut avoir un système à reprendre son fonctionnement normal après un choc d’ordre naturel ou non. Dans ce cadre, la résilience peut exprimer tant la capacité de récupération et de régénération d’un organisme ou d’une population que l’aptitude d’un écosystème à se remettre plus ou moins vite d’une perturbation. C’est par exemple le cas d’une forêt après un incendie. Dans le domaine de la de pisciculture, on parlera plutôt de la résistance naturelle de certaines races de poissons en fonction de leur fécondité à survivre dans des conditions de pollution particulières.

• La définition informatique de la résilience : En matière informatique, la résilience est la capacité de continuer à être en service, qu’elle que soit la perturbation subie, qu’elle soit d’ordre matériel (hardware), logicielle (software) ou dû à la malveillance (intrusion, virus, hacker). À titre d’exemple, la sauvegarde des données ou des systèmes grâce aux différents moyens mis en place (doublement des disques et serveurs, modes dégradés,…) sera considérée comme de la résilience dans la mesure où la continuité du service sera assurée même après un certain délai de remise en œuvre.

• La définition économique de la résilience : L’anglais Sir Charles Geoffrey Vickers, avocat et administrateur de sociétés a été l’un des premiers à utiliser dans le cadre de ses études sur les systèmes sociaux et économiques le terme de résilience, ainsi il détermine qu’un « système est résilient s’il perdure malgré les chocs et perturbations en provenance du milieu interne et de l’environnement externe » (1965). Gilles Paquet, économiste canadien (directeur du Centre d’Études en Gouvernance de l’Université d’Ottawa) a dans les années 90, utilisé ce terme de résilience dans le cadre économique en expliquant que la bonne gouvernance permettait la résilience. Ce dernier définit quant à lui la résilience comme étant « la capacité de retomber sur ses pieds, de garder le cap, d’assurer la pérennité d’un organisme ou d’une société, le maintien d’une certaine permanence dans un environnement turbulent ». En France la majorité des études concernant les formes de résilience de systèmes économiques, font mention des recherches et production du neurologue et éthologue déjà cité, Boris Cyrulnik. C’est donc à partir des études de nature psychologique de ce chercheur qu’ils ont pu établir leur propre définition de la résilience.

Deux études sont particulièrement significatives pour préciser la définition du concept de résilience économique, celles de Gilles Paquet et d’Evelyne Dentz, qui d’une manière générale se rapprochent de l’axiome suivant : « La résilience est la capacité à revenir sur la trajectoire de croissance après avoir encaissé un choc». Dans les recoupements effectués lors de ses investigations, Evelyne Dentz constate que la conjugaison de ces quatre critères permet à une entreprise de se mettre en état de résilience et plus particulièrement de développer sa capacité à mettre en œuvre un « savoir-devenir. » Les définitions françaises de la résilience économiques sont finalement récentes et issues en grande partie des études de l’éthologue Boris Cyrulnik. Elles en sont une adaptation à l’entreprise. Néanmoins, au travers des trois exemples présentés ci-dessus, un critère commun apparaît, relativement moderne, c’est la notion d’adhésion. La survie d’une entité passe par des objectifs qui doivent être bien assimilés comme étant des objectifs communs.

C’est l’équipe qui organise et permet la résilience, c’est elle qui doit choisir la solution de sortie de crise et si l’ensemble n’adhère pas, les chances de réussite sont réduites. Dans le contexte actuel de crise économique majeure, une solution à méditer…

Deuxième partie : Complexité des interventions et interopérabilité

Dans les systèmes publics, ouverts, l’imbrication des acteurs publics et privés pose un défi particulier à chacun puisque les dirigeants des deux secteurs doivent non seulement veiller à trouver un arbitrage acceptable entre les intérêts publics et privés mais de plus comprendre comment ces intérêts sont enchevêtrés. Alors même que le nombre des acteurs pour assurer la pérennité des services publics et des compétences régaliennes continue de s’accroître avec des interdépendances matricielles de plus en plus complexes, il devient de plus en plus problématique d’essayer d’asseoir autour d’une même table l’ensemble des acteurs.

Cela d’autant qu’il est souvent difficile de circonscrire la situation au cadre national que ce soit pour la crise financière, ou même dans bien des cas pour un territoire, en particulier lorsqu’il s’agit de régions frontalières, on pourrait penser à Strasbourg ou à Lille pour n’en citer que deux.

Le modèle de relation public-privé, ou de partenariat pour reprendre le mot utilisé dans les pays anglo-saxons, devra donc être revu pour permettre de faire face conjointement aux menaces, ou saisir conjointement les opportunités, qui se profilent avec des fluctuations plus grandes, voire même des temps de chaos.

Chaque crise, chaque à-coup menace la solidité de la confiance entre les acteurs, alors que c’est le ciment qui maintient debout l’édifice social.

Pour illustrer ce phénomène, nous avons résumé ici deux situations cindyniques qui pour être fort différentes ont en commun de relever des deux sphères publique et privée ; l’explosion de gaz à Bondy d’octobre 2007 et la crise financière déclenchée par les « subprimes » au cours de l’été de la même année (voir encadrés page 14 et 15).

Troisième partie : l’importance de la réponse opérationnelle

Les économistes s’intéressent à l’incertitude prise comme l’ensemble des fluctuations de l’offre et de la demande sur des marchés sans visage pour lesquels le nombre d’acteurs et d’évènements indépendants permet effectivement à la loi des grands nombres de s’appliquer.

Sur ces fondements, il est possible d’établir des prévisions qui servent aux acteurs publics à dresser des budgets et aux acteurs privés de planifier leurs fabrications. Même si ces modèles ont relativement bien servi sur le plan de « l’homo economicus », cela n’a pas donné d’éclairage d’approche normative sur la perception du risque au niveau sociétal.

En particulier, la connaissance des mécanismes qui déclenchent la terreur, la crainte ou le rejet de certaines activités par le public est encore très limitée malgré les avancées récentes dans le domaine du fonctionnement « électrique » du cerveau humain.

En particulier, les mécanismes spécifiques liés aux événements peu probables, voire peu vraisemblables, mais aux conséquences catastrophiques, aux événements des queues de distribution, nous sont inconnus hormis certaines études de terrain « post-traumatisme » et nous sommes encore plus démunis sur les attentes des populations et les arbitrages politiques qu’elles impliqueraient.

Par ailleurs, les psycho-sociologues reconnaissent l’importance des relations et soutiens pour le développement individuel et la motivation, en particulier des jeunes en difficultés tant ils reconnaissent que dans tout être humain il y a au fond la volonté d’être utile, d’apporter une contribution positive à la société dès lors que le niveau de confiance en soi est suffisant.

Se pourrait-il que cette même volonté de contribution, clé de tous les objectifs des organisations, qu’elles soient ou non à but lucratif, soit aussi la clé de la gestion des risques au niveau de la société civile ? Dès lors on peut transposer et penser que la solidité des relations établies par l’organisation non seulement « avec » et mais aussi « entre » l’ensemble de ses parties prenantes, internes et externes, est la clé de la résilience de la société au milieu d’une tempête. Mais ce réseau de confiance croisé, c’est aussi ce que nous avons appelé « réputation » d’où son importance en cas de rupture quand les réponses pratiques doivent venir d’initiatives de toutes parts, mais coordonnées.

Dans ces conditions, il n’y a donc pas de formule magique pour faire face aux risques auxquels la société du vingt et unième siècle est confrontée. Il serait dès lors futile de chercher la SOLUTION qui contiendrait toutes les menaces, réelles ou perçues, auxquelles nous devons faire face, non plus que celle qui favoriserait toutes les opportunités qui se s’offrent à nous. La société, la ville, voire l’état, comme toute organisation doivent donc apprendre à optimiser la prise de risque en appliquant des principes généraux, comme ceux relevant du cadre proposé par la norme internationale ISO 31000 :2009, en prenant en compte la spécificité psycho-socioculturelle de chaque acteur, ou partie prenante, dans chaque situation ou scénario.

C’est pour cela que les exercices et le retour d’expérience sont essentiels à la progression vers la sécurité/sûreté qui dépend des réponses opérationnelles de chacune des parties impliquées. L’harmonisation et la confiance entre les décideurs publics et privés sont donc la clé de voûte du maintien de la cohésion sociale et de la rapidité du redémarrage après toute situation de rupture ou de crise.

C’est tout particulièrement vrai au niveau des territoires à densité humaines lourdes, les territoires urbains, où l’interdépendance des individus pour leur subsistance quotidienne est telle que les efforts de chacun assurent effectivement la survie de tous.

Conclusion en forme d’ouverture

La théorie, ou plutôt la conceptualisation de l’expérience, est toujours nécessaire, mais plus encore en ces temps de dépression où la crise financière a largement débordé en crise économique qui pourrait, si le chômage continue de se répandre avec les faillites, déboucher sur une crise sociale majeure, voire la remise en cause des institutions politiques dans les pays les plus fragiles. Ce qui se passe aujourd’hui ne relève pas de la compétence des seuls acteurs des finances publiques, les ministères de l’Économie et des finances, les banques centrales, mais bien de l’ensemble des acteurs publics et privés.

Bien sur, il faut que les décideurs de tout niveau sachent ce qu’il convient de faire, mais la théorie doit venir renforcer les intuitions les plus fulgurantes car dans un système aussi complexe que le monde actuel l’intuition seule pourrait conduire au désastre.

Il faut une claire vision et la confiance de l’ensemble des acteurs qui, par delà les urnes, vient de la légitimité intellectuelle et morale d’agir selon ces instincts maîtrisés pour conduire les changements nécessaires afin de sortir le monde de la crise tout en confortant la paix sociale, et la paix tout court(2). La capacité à rebondir après un événement traumatique est ce que l’on appelle désormais résilience, et le concept s’applique à toutes les formes d’organisation.

Toutefois, le travail ne s’arrête pas là et il reste à définir une métrique, à tout le moins, ordinale, qui permette effectivement d’évaluer le niveau de résilience de chaque système. Sans doute conviendra-t-il d’en développer plusieurs de façon à rendre compte de la spécificité de différents types d’organisation, mais c’est une étape essentielle pour incorporer la résilience dans des processus de prise de décision rationnels.

Il s’agit en quelque sorte d’introduire l’irrationnel, ou la perception du risque, dans le rationnel par le biais de la mesure.

Précisément, les systèmes complexes et ouverts comme le système financier international ou un territoire, voire les états et sous-régions, présentent des difficultés particulières pour l’analyse car il est presqu’impossible d’en poser les limites ou frontières, dans l’espace et dans le temps, ainsi que de recenser tous les acteurs susceptibles d’en être « partie prenante ».

Toutefois, c’est bien cette complexité d’un système socio culturel ouvert qu’il faut saisir pour en assurer la résilience tant les grains de sable peuvent dégénérer en catastrophe ou rupture si l’on ne sait les enkyster à temps à l’image de l’huitre perlière.

C’est pourquoi le modèle de l’hyperespace du danger au coeur des cindyniques dont Georges-Yves Kervern a jeté la base dés 1989 constitue bien le fondement naturel de l’approche des incertitudes et ruptures du futur puisqu’il propose un moteur de recherche puissant des causes profondes des fragilités des systèmes complexes dans lesquels les composantes psycho-socio-culturelles, les facteurs humains, sont essentielles.

Professeur Jean-Paul Louisot

Université Paris 1

1 - Cette partie est directement inspirée d’un compte-rendu de recherches réalisé par deux étudiants de la promotion 2008/2009 du MP2 GGRC de l’Université Paris 1 – Fabrice Gall-Veillé & Cyril Linossier

2 - Adapté de la conclusion de la préface de «Animal Spirits » - George A. Akerlof & Robert J. Shiller, 2009, Animal Spirits

: How human psychology drives the Economy, and why it matters for global capitalism – Princeton Pres






Attali : Champion de la résilience !
http://www.marianne2.fr/Attali-champion-de-la-resilience!_a83173.html

Éloge de la peur / Boris Cyrulnik
http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=507

La résilience : rebondir plus haut après les épreuves
http://www.doctissimo.fr/html/psychologie/mag_2002/mag0823/ps_5790_resilience.htm

Approche sociolinguistique de la résilience
http://books.google.fr/books?hl=fr&id=R5GxyuEilB4C&dq=r%C3%A9silience&printsec=frontcover&source=web&ots=zH8Z_U-nfZ&sig=4O7IIurla-x7XKNQlm-GVj95aFo#PPA1,M1

Répertoire de sites sur la résilience
http://agora.qc.ca/reftext.nsf/Documents/Resilience--Repertoire_de_sites_sur_la_resilience_par_Josette_Lanteigne

De la gestion de crise à la résilience organisationnelle…
http://www.communication-sensible.com/download/cccnl0010.pdf?PHPSESSID=2aa975bd82a73a7d1ad6c8b0ef926ebc

La résilience, de l’observation du phénomène vers l’appropriation du concept par l’éducation
http://www.erudit.org/revue/rse/2005/v31/n3/013913ar.html

Place du facteur humain dans la conception des projets / René AMALBERTI
http://www.imdr.eu/v2/extranet/fichiers/AMALBERTI.pdf

L'humain comme facteur de performance des systèmes complexes
http://www.ergoia.estia.fr/documents/ACTES_ERGOIA_2006der.pdf

Analyse de l’activité de travail dans la gestion des situations d’urgence
http://www.activites.org/v4n1/owen-FR.pdf

Introduction à l’ergonomie cognitive
http://www.ep-lix.net/misic/index.php/component/docman?option=com_docman&task=doc_download&gid=47&Itemid=28

LES OBJECTIFS DE L’ERGONOMIE ET LES OBJECTIFS DES ERGONOMES
http://www.cnam.fr/ergonomie/labo/equipe/falzon/articles_pf/les_objectifs_ergo_07.pdf

LAMBERT C. : La société de la peur
http://www.cnam.fr/lipsor/dso/articles/fiche/clambertsocdelapeur.doc






[ Corrélats : Éthologie / ...]



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