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Vernalisation
Vernalisation




La vernalisation désigne l'effet qu'ont les basses températures sur la levée de dormance d'un certain nombre de graines, mais aussi sur d'autres phénomènes physiologiques des plantes comme par exemple la montée en graines que l'on observe normalement qu'au cours de la seconde année chez les plantes bisannuelles et qui intervient dès la première année chez des bisannuelles dont les graines ont été, volontairement ou accidentellement, vernalisées, par exemple, en ayant été semées trop précocement.

La vérité se situe-t-elle nécessairement d'un seul côté du mur ?
La vernalisation aurait pour effet de provoquer une méthylation de l'ADN.



Cette méthylation est pareillement obtenue par action du froid ou d'hormones végétales comme les gibbérellines.

La vernalisation a connu une grande publicité, dans les années 1930, lorsqu'un " agronome " soviétique du nom de Lyssenko " inventa " le blé de printemps…




L'histoire de Lyssenko est très significative de ce que peut obtenir un individu, quand il se pare des qualités intellectuelles et / ou spirituelles présumées du scientifique, du philosophe, de l'historien, de l'intellectuel, du journaliste, etc. pour flagorner le pouvoir politique en place ou les tenants d'intérêts économiques puissants…

Lyssenko avait mal assimilé les écrits de Lamarck, (probablement aussi mal que beaucoup qui ont mal lu ceux de Darwin), mais Lénine, un peu, et Staline, beaucoup, trouvèrent dans les théories scientifiques de ce douteux personnage, matière à justifier leur politique. Staline fit taire, emprisonner ou exécuter tous les scientifiques peu dociles qui osèrent contester du bien-fondé des interprétations de Lyssenko, surtout en matière de génétique. Il fallut attendre plusieurs années après la mort de Staline pour que la vérité soit faite sur ce personnage que, même des " scientifiques " occidentaux soutinrent, souvent pour rester cohérents avec leur idéologie politique !

On lira ci-après la préface qu'écrivit M. Jacques Monod, pour le livre de Jaurès Medvedev, Grandeur et chute de Lyssenko, Gallimard, 1971.

On notera que, depuis, le " Lyssenkisme " a pris d'autres formes, parfois plus subtiles, tout aussi insidieuses. On trouve de plus en plus de scientifiques pour justifier ou défendre les OGM, la non-application du principe de précaution, l'utilisation du Gaucho, l'inocuité des nitrates, etc. ou de nouveaux philosophes pour qui le néo-libéralisme est la seule religion possible quand l'Islam est forcément criminogène.

Il est vrai que " Asinus asinum fricat " a toujours été d'actualité.




Dans la préface de l'ouvrage de Jaurès Medvedev, Grandeur et chute de Lyssenko, Gallimard, 1971, Jacques Monod écrivait :

Ce livre constitue à mes yeux un document de valeur exceptionnelle. Il dévoile entièrement, avec autant de précision et de rigueur que de courage, tout le déroulement, tous les ressorts et toutes les conséquences de l'épisode le plus étrange et le plus navrant de toute l'histoire de la Science.

Qu'un charlatan autodidacte et fanatique ait pu, au milieu du XXe siècle, obtenir dans son pays l'appui de tous les pouvoirs : le Parti, l'État, la presse (sans compter les tribunaux et la police), pour imposer en biologie une théorie inepte et, en agriculture, des pratiques inefficaces, parfois catastrophiques ; que cet illuminé soit en outre parvenu à faire jeter l'interdit officiel sur tout l'enseignement comme sur la pratique d'une des disciplines biologiques les plus fondamentales, la génétique, voilà qui passe l'imagination. C'est pourtant ce que Lyssenko a su accomplir en URSS, pendant près de trente ans (1934-1964), parvenant au faîte de la puissance et de la gloire entre 1948 et 1952.

Cet extraordinaire phénomène est d'autant plus signifiant qu'aucun problème proprement politique ou même économique n'était véritablement en jeu. Certes Lyssenko - on le verra bien dans ce livre - était un arriviste forcené et sans scrupule. Il luttait pour des places, pour sa gloire, pour la puissance. Mais l'efficacité prodigieuse et inlassable avec laquelle il poursuivit ses objectifs pendant près de trente ans ne s'explique, en définitive, que par la conviction fanatique qui l'animait et qu'il parvenait à communiquer.

Il est vrai que, pour les biologistes de ma génération, le livre de Medvedev ne constitue pas à proprement parler une révélation, mais plutôt une confirmation, entière et détaillée, des conclusions auxquelles nous avions pu parvenir à l'analyse des documents d'origine russe, largement publiés en Occident à partir de 1948. Documents officiels, bien entendu, et commentaires à sens unique, célébrant à l'envi les succès de la biologie "mitchourinienne". Mais il était facile, à partir de ces documents, de restituer à peu près la vérité de l'affaire et d'y diagnostiquer un cas, à la vérité unique en notre temps et presque prodigieux, de délire idéologique collectif. La lecture du fameux débat à l'Académie des Sciences agricoles ne laissait aucun doute à cet égard et révélait immédiatement un certain nombre d'évidences.

Le style comme le fonds des déclarations de Lyssenko lui-même prouvaient qu'il était totalement ignorant non seulement de la biologie moderne, mais de la démarche scientifique elle-même. Truffés d'affirmations ahurissantes et de dénégations plus stupéfiantes encore, s'agissant de faits parmi les mieux établis dans la Science, ses discours faisaient immédiatement penser à des petits opuscules généralement publiés à compte d'auteur par les autodidactes qui pensent avoir trouvé le secret de la vie ou la guérison du cancer, et se plaignent avec une fureur parfois menaçante d'être ignorés ou rejetés par la "Science officielle". Les écrits de Lyssenko lui-même démontraient donc, sans hésitation possible pour quiconque possédait un minimum de culture scientifique générale, que l'auteur n'était pas un homme de science, mais un charlatan ou un paranoïaque ; sans doute les deux.

Les documents révélaient en outre que si Lyssenko avait avec lui, parmi les "scientifiques", une bande de supporters particulièrement agressifs et tapageurs, il s'agissait de gens parfaitement médiocres et aussi incompétents que lui, dont il était parvenu (grâce au Parti) à truffer l'Académie des Sciences agricoles. Il était également évident qu'il avait, en revanche, contre lui, à cette époque encore, la quasi-totalité des savants russes authentiques, qui luttaient désespérément pour sauver leur discipline. On découvrait enfin que, dans cette discussion sur la "situation en biologie", la science expérimentale ne jouait en fait qu'un rôle tout à fait mineur. Certes Lyssenko et ses partisans se vantaient d'étonnants succès en agriculture. Mais outre que ces affirmations, pour nous incontrôlables, étaient encore (avant la condamnation officielle) ouvertement, héroïquement contestées par les véritables savants russes, elles n'avaient pour la plupart strictement rien à faire avec la génétique proprement dite. Et, lorsque Lyssenko parlait de génétique, il faisait preuve d'une ignorance si ridicule qu'il détruisait tout le crédit qu'on aurait pu accorder à ses prétentions agronomiques. Le livre de Medvedev fait mieux que confirmer ces soupçons. Il révèle que parmi les nombreuses inventions ou pratiques nouvelles que Lyssenko portait à son crédit, plusieurs, qui n'étaient pas originales, avaient déjà été expérimentées et abandonnées. D'autres reposaient sur des falsifications organisées dont l'auteur analyse le mécanisme, très simple au demeurant.

L'aspect le plus révélateur, pour nous, de ces étonnants documents était que le véritable débat ne portait nullement sur la biologie expérimentale elle-même, mais à peu près exclusivement sur l'idéologie ou plutôt sur la dogmatique. L'argument essentiel (le seul en définitive), inlassablement repris par Lyssenko et ses partisans contre la génétique classique, était son incompatibilité avec le matérialisme dialectique. Là était le véritable débat, le fonds du problème, et sur ce terrain, choisi par Lyssenko mais qu'il ne pouvaient éviter, les généticiens russes étaient évidemment battus d'avance. Car il est entièrement vrai que la base fondamentale de la génétique classique, la théorie du gène, invariant au travers des générations et même des hybridations, est incompatible avec l'esprit comme avec la lettre de la dialectique de la nature selon Engels. De même d'ailleurs, que la théorie purement sélective de l'évolution déjà formellement niée par Engels lui-même. Il était aisé, en revanche, de montrer - et Lyssenko y revenait également de façon inlassable - que la biologie mitchourinienne, en "prouvant" l'hérédité des caractères acquis et l'influence du milieu sur le matériel héréditaire, allait exactement dans le sens de la dialectique matérialiste, l'illustrait de nouvelles et fabuleuses découvertes et préparait une véritable "parousie" biologique.

Medvedev nous dévoile, dans son livre, toute la longue série de manœuvres souterraines et d'accusations calomnieuses montées par Lyssenko contre les généticiens russes. Nul doute que ces infamies n'aient largement contribué à son succès grâce à l'élimination de nombre de ses adversaires, à commencer par le grand Vavilov. Mais interpréter toute l' "affaire" comme la conséquence d'une "machination" politico-policière (comparable par exemple à l'affaire des médecins du Kremlin), ce serait à mon avis, en méconnaître la nature, la signification principale, la portée.

Il faut souligner, car cela paraît très significatif, que les premières attaques lancées en Russie contre la génétique ne furent pas le fait de Lyssenko, encore peu connu. Elles datent d'une période (1929-1931) bien antérieure à celle officiellement reconnue pour avoir été l'ère du culte de la personnalité. Or, dès cette époque, c'est semble-t-il uniquement d'idéologie qu'il s'agissait dans ce débat entre les néo-lamarckistes russes qui défendaient l'hérédité des caractères acquis au nom de la Dialectique, et les généticiens qui se voyaient opposer non des expériences, mais des textes d'Engels. Terrain dangereux pour les généticiens et sur lequel ils ne pouvaient que bien mal se défendre. Plusieurs d'entre eux, considérés dès lors comme des "idéalistes menchévisants", furent apparemment destitués vers 1931, quelques-uns exilés.

Nul doute que Lyssenko n'ait tiré la leçon de ces événements auxquels il n'avait pas participé directement et qu'il n'y ait appris le maniement de l' "arme absolue" qui devait lui assurer ses premiers grands succès, en 1936-1937, comme son triomphe de 1948 : à savoir, le terrorisme idéologique. Nul doute non plus que si Lyssenko a obtenu en définitive l'appui entier du Parti et du gouvernement, si "les arbitres suprêmes ont donné raison à Lyssenko, c'est que, si incroyable que cela nous paraisse, ils ont trouvé qu'il avait raison. C'est que ses arguments, qui pour nous sont absurdes, étaient pour eux irréfutables... "

J'écrivais ces lignes en 1948 (dans un article publié par Combat). À la lecture du livre de Medvedev on trouve, certes, beaucoup à ajouter à cette conclusion mais, à la vérité, rien à en retrancher. Si Lyssenko s'est imposé, c'est qu'il a été cru. Et s'il l'a été, c'est, à mon avis, au-delà des machinations, des intrigues, des calomnies et des falsifications (sur lesquelles insiste naturellement Medvedev) parce que, dans le ton, dans le style comme dans le fond, ses positions "théoriques" étaient conformes à une certaine tradition idéologique, exaspérée certes par le culte de la personnalité, mais assimilée au "marxisme" et bien antérieure au stalinisme proprement dit (qu'on relise Matérialisme et empiriocriticisme, par exemple, ou même l'Anti-Dühring).

Que dans un régime dicdactorial et policier le terrorisme idéologique fût une arme essentielle aux mains du pouvoir ; qu'il pût librement l'utiliser non seulement dans l'aire proprement politique mais comme moyen de coercition intellectuelle pour mater écrivains, artistes, philosophes, psychologues, sociologues, linguistes ou même économistes, on ne le voyait que trop bien vers 1948 ; on le voit encore. Pour interpréter ces phénomènes, il n'était pas nécessaire de supposer que les dictateurs eussent dans leur idéologie fondamentale une entière et aveugle confiance ; l'opportunité politique paraissait suffire, en fait d'explication. Mais que ces dictateurs puissent être pris à leur propre jeu idéologique au point non seulement de célébrer avec admiration les mérites d'un charlatan ignare mais - sur sa foi - d'imposer dans une science expérimentale une théorie absurde, comme dans l'agriculture des pratiques néfastes, c'est ce qu'on n'aurait jamais pu croire. C'est pourtant ce que révélaient déjà les documents de 1948, et ce que démontre pleinement le livre de Medvedev : le "triomphe" de Lyssenko était avant tout une victoire du terrorisme idéologique.

On pensera peut-être qu'à tant souligner la puissance de la pression idéologique, je fais bon marché du terrorisme administratif et policier, comme du monolithisme absolu de la presse, sans quoi Lyssenko n'aurait pu réduire ses adversaires au silence avant de les éliminer. Mais il faut voir que s'il était parvenu, longtemps avant l'approbation officielle, exclusive, du Comité central, à conquérir de tels appuis dans le Parti et dans la presse, c'est grâce précisément à la "conformité" de style et de pensée, et j'ajouterai à la sincérité fanatique de ses prises de position idéologiques. Sur ce terrain, encore une fois, les généticiens ne pouvaient en aucune façon se mesurer avec lui.

Il reste bien entendu qu'en URSS, terrorisme idéologique et dictature policière sont inséparables. Il était, il demeure impossible de faire la part de chacun et d'évaluer la sincérité de certains hommes de science supposés sérieux (Oparine, par exemple), qui se firent d'ardents propagandistes du lyssenkisme. Pour compléter le tableau si précis, si incisif que trace Medvedev, il y aurait peut-être un autre livre à écrire sur les effets et retombées du lyssenkisme dans les pays d'Occident, comme la France, où nul n'avait à craindre pour son gagne-pain, pour sa liberté ou pour sa vie, du fait de ses opinions sur l'œuvre de Lyssenko comparée à celles de Darwin, de Mendel ou de Morgan.

Si cette histoire était contée, on y verrait jusqu'à quelles humiliations extrêmes de la raison la passion idéologique ("passion" au sens de "souffrance") peut parfois conduire des hommes intelligents et libres de toute contrainte objective. Je ne suis, pour ma part, pas près d'oublier les manifestations délirantes auxquelles donnèrent lieu, dans une partie de l'intelligentsia de gauche et de la presse française, la publication et la discussion des documents relatifs à l'affaire. Le chef de file et l'organisateur du délire dans de nombreuses réunions, conférences et publications était Aragon que l'on voyait avec stupeur se découvrir un intérêt passionné pour la biologie. Dans sa préface à la traduction (publiée dans Europe, octobre 1948) d'une partie du débat à l'Académie des Sciences agricoles, il écrivait, résumant fort bien, ma foi, le fond de l'argumentation lyssenkiste et la reprenant à son compte :

"...c'est le caractère bourgeois (sociologique) de la science qui empêche en fait la création d'une biologie pure, scientifique, qui empêche les savants de la bourgeoisie de faire certaines découvertes dont ils ne peuvent, pour des raisons sociologiques, accepter le principe de base. En URSS, la lutte acharnée menée par les mendélistes "nationaux" contre les mitchouriniens, ne saurait être considérée par les mitchouriniens, par Lyssenko, comme une lutte biologique, scientifique, à l'intérieur de l'espèce des biologistes ; mais elle est naturellement regardée comme une lutte sociologique de la part des savants qui sont sous l'influence sociologique de la bourgeoisie (même par le seul intermédiaire de la science bourgeoise, mêlée de métaphores sociologiques), comme l'effet des vestiges de la bourgeoisie en URSS. "C'est pourquoi, aux yeux de Lyssenko, des mitchouriniens, des kholkosiens et sovkhosiens de l'URSS, du Parti bolchevique, de son Comité central et de Staline, la victoire de Lyssenko est effectivement... une victoire de la science, une victoire scientifique, le refus le plus éclatant de politiser les chromosomes".

Tous les idéologues marxistes faisaient chorus, et l'exaltation, avivée par la critique scientifique du lyssenkisme, s'exaspérait au fil des mois qui suivirent. Dans La nouvelle critique (novembre 1949), Francis Cohen soulignait la nécessité dans un pays socialiste d'une "théorie active de l'évolution". En tout état de cause, ajoutait-il, Lyssenko avait présenté sa thèse devant le peuple soviétique entier, qui l'avait approuvée ; quelle plus haute garantie pourrait-on exiger que celle-là, associée à celle de Staline, "la plus haute autorité scientifique du monde entier" ?

On peut être tenté aujourd'hui de douter que ces affirmations insensées aient été sincères, et de supposer qu'elles étaient dictées à leurs auteurs par les "nécessités" politiques de la guerre froide. On se tromperait. Les auteurs de tels écrits étaient entièrement sincères, intimement convaincus. Encore s'agissait-il d'écrivains, de journalistes, d'idéologues patentés. L'attitude de nombreux hommes de science était plus révélatrice encore des ravages que peut produire la terreur idéologique à l'état pur : intériorisée, subjectivée.

Seul, ou presque, parmi les biologistes européens membres d'un parti communiste, J.B.S. Haldane (illustre généticien britannique) prit immédiatement et avec éclat la défense de la génétique. "La génétique, dit-il, est ma profession. Si elle est attaquée, je la défendrai". D'autres, en France notamment, se taisaient. Il y fallait déjà, semble-t-il, un certain courage. D'autres cherchaient à gagner du temps, à concilier des positions à vrai dire inconciliables. Lyssenko, faisaient-ils valoir, ne nie pas "l'existence" des chromosomes. Ce qui permettait de laisser entendre qu'il ne niait pas toute la génétique. Peine perdue : ils se faisaient réprimander durement par les idéologues qui les accusaient, à bon droit, de chercher à "noyer le poisson".

D'autres enfin, nombreux et non toujours des moindres, parvenaient, semble-t-il, à se convaincre eux-mêmes, au prix d'une éprouvante ascèse de l'esprit, que Lyssenko avait raison. Surprenant phénomène psychologique que je ne saurai jamais "comprendre", encore qu'il ne soit pas difficile d'en analyser la motivation. Ces malheureux se trouvaient en effet devant le dilemme suivant : s'ils acceptaient, si seulement ils examinaient sérieusement les pensées qu'à la lecture des textes lyssenkistes leur dictaient la logique, la raison et toute leur culture scientifique, l'effrayante conclusion s'imposait que les partis communistes, leurs chefs, "les kolkhosiens et sovkhosiens d'URSS" et Staline en personne s'étaient laissé duper grossièrement par un charlatan. Mais alors, si le Parti était capable, dans un débat aussi clair, de faire une erreur aussi monumentale, où, quand, dans quelles circonstances retrouver la confiance totale, la certitude sans ombre et sans faille, clef de voûte d'une entière et permanente adhésion? Pensée destructrice, insupportable, qu'il fallait à tout prix exorciser, fût-ce dans la honte de la pire humiliation : se mentir à soi-même.

Pendant des millénaires les hommes, à commencer par certains des plus grands, ont inlassablement cherché à ériger, sous forme de religions ou de philosophies spéculatives, des pseudo-univers imaginaires qui prenaient à leurs yeux plus de signification et de vérité que l'univers réel, dont ils renonçaient ainsi à tenter d'approfondir la connaissance.

Le lyssenkisme en définitive était une tentative de cet ordre. Mais survenant à l'âge même de la Science, c'est une pseudo-science qu'il a tenté de constituer et de substituer à la science objective qui semblait menacer l'idéologie, la nourriture spirituelle elle-même. Nul doute que cela n'ait été l'une des causes essentielles de ses succès, au-dehors comme au-dedans de l'orbite totalitaire. S'agissant de science expérimentale et de pratique agronomique, une aussi monstrueuse tentative était vouée, tôt ou tard, à l'échec. Mais qui donc oserait affirmer que de telles pseudo-sciences ne survivent ou ne se développent pas, aujourd'hui encore, dans d'autres domaines de la connaissance, et pas seulement chez les totalitaires? Croit-on que les pseudo-univers aient vraiment, totalement et partout disparu du "champ du savoir"?




Le scandale chronique des résultats scientifiques falsifiés : crise du lobbying et des pouvoirs discrétionnaires [Isabelle Debergue / 23 mai 2006http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=9933]

L'affaire des résultats falsifiés sur le clonage de cellules souches humaines à l'Université de Séoul nous est souvent présenté, en France, comme un cas isolé, un problème "coréen". Mais les résultats falsifiés étaient parus dans la très prestigieuse revue américaine Science. À, présent, on nous parle également d'une "douche froide pour les ambitions technologiques chinoises" (Nouvel Observateur, 16 mai) du fait qu'un jeune chercheur en informatique formé aux États-Unis, qui avait annoncé la mise au point d'un nouveau processeur digital, s'est avéré être un faussaire: il semblerait que "la pression (soit) trop forte sur les scientifiques chinois". La réalité est que ces affaires sont loin d'être les seules qui secouent depuis longtemps les institutions scientifiques au niveau mondial, et pas spécifiquement en Chine ou en Corée. Un peu partout, de nombreux résultats falsifiés ont passé sans difficulté le barrage des "comités de lecture" dans les principales revues internationales. Les auteurs de ces faux sont invariablement des chercheurs connus et devenus influents, pas des "marginaux". L'exemple coréen constitue, précisément, une poignante illustration de la crise profonde que traverse le monde scientifique dans l'ensemble des pays industrialisés. Mais pas seulement: il s'agit en réalité d'un problème plus global de notre société, celui des effets néfastes du lobbying, des pouvoirs discrétionnaires et de l'immunité institutionnelle.

La nouvelle circule depuis une dizaine de jours : l'ex-professeur de l'Université de Séoul, Hwang Woo-suk, récemment déchu pour fraude scientifique et entorses à l'éthique, a été inculpé pour " fraude, détournement de fonds et violation de la bioéthique " (voir, par exemple, Le Monde - AFP, dépêche du 12 mai). Cinq autres membres de son équipe doivent également faire face à des poursuites. Presque en même temps, on apprenait que " la superpuce chinoise n'était qu'une supercherie " (Libération du 16 mai), à propos de l'invention du premier microprocesseur électronique chinois annoncée par le " héros technologique ", Chen Jin.

Ces annonces ont incité certains à parler du " système chinois ", comme si la Chine n'était pas un réservoir de main-d'œuvre dont se servent de plus en plus nos industriels à la recherche de bas salaires pendant que le chômage des français s'installe dans la durée. Voire d'un " problème de l'Asie ", comme si de telles fraudes n'avaient pas lieu en Europe ou aux États-Unis. Précisément, la Corée du Sud est un excellent élève du " modèle occidental " et Chen Jin, un diplômé de l'Université du Texas. Quant à la " pression ", il serait sans doute utile de donner un peu la parole aux très nombreux chercheurs précaires qui, à commencer par les doctorants, remplissent les laboratoires français.

On ne peut, à ce sujet, que rappeler, parmi tant d'autres, l'affaire des résultats falsifiés publiés jusqu'en 2001 par un chercheur des Laboratoires Bell aux États-Unis, qui prétendait avoir créé des transistors fonctionnant à l'échelle moléculaire, ce qui avait été salué comme une grande percée. Comme les travaux litigieux de Hwang, ceux de Jan Hendrik Schön avaient été publiés par la revue américaine Science. La revue britannique Nature en avait également accepté plusieurs. Voir, par exemple : cet article de la Wikipedia ou encore celui de la CBC.

Il y a également l'affaire plus récente, survenue en Norvège où, d'après Le Monde (21 janvier dernier) : " Un médecin et chercheur... a admis avoir fabriqué, avec des centaines de faux patients, une étude sur le cancer de la bouche dont les résultats ont été publiés en octobre 2005 dans le prestigieux magazine médical britannique The Lancet. "

Ce ne sont que deux exemples parmi les multiples que, malheureusement, nous a fournis la recherche occidentale au cours des années récentes. Dans un article de cette année, J R Soc Med 2006 ; 99 , 232 - 237 , le Journal of The Royal Society of medecine met explicitement en cause l'analyse coutumière tendant à présenter chaque affaire de fraude scientifique comme un cas isolé. C'est du simple bon sens, car elles sont trop nombreuses.

Mais dans ce cas, quelles sont les causes profondes de cette prolifération des fraudes scientifiques ? Une question que Science, qui a diffusé un dossier complet sur l'affaire des résultats " coréens " falsifiés qu'elle avait publiés, est bien obligée de se poser également. S'agit-il d'une simple " course à la publication " ? Tel ne semble pas être le cas, d'autant plus que les responsables des falsifications ne sont pas des chercheurs " de base ". Les enjeux sont sans doute beaucoup plus importants.

Pour les institutions scientifiques françaises, ces problèmes ne concerneraient pas la France. Mais un tel " raisonnement " est-il bien " raisonnable ", si j'ose dire ? Dans un article mis en ligne il y a exactement un an (le 24 mai 2005) et intitulé : " Clonage thérapeutique : après le succès coréen, vers une levée de l'interdiction ? " , la Cité des sciences écrivait, dans un chapitre intitulé : " La Corée : pays roi du clonage humain " que : " Un an après l'annonce fracassante du premier clonage d'embryon humain, l'équipe de chercheurs sud-coréens dirigée par le professeur Woo Suk Hwang vient de réussir un nouvel exploit : cultiver onze lignées de cellules souches obtenues à partir d'embryons clonés ". Quelles vérifications les auteurs de l'article avaient-ils fait des résultats de l'équipe de Séoul pour avancer un tel verdict ? Il semble, tout simplement, qu'ils aient " cru " Science du fait que cette revue avait accepté les articles de l'équipe de Séoul.

Dans le même article de la Cité des sciences, un directeur de laboratoire très connu déclare : " Les résultats de l'équipe coréenne démontrent que la technique de base est désormais accessible ". Autant dire que des intérêts industriels " ne pouvaient plus attendre ".

"Gèneéthique"considère ce directeur de laboratoire comme un défenseur des exigences des fabricants de cosmétiques, voir par exemple cet article. Ledit directeur devait, d'après Le Monde (23 novembre 2005), tenir une conférence de presse à Paris conjointement avec l'alors Professeur Hwang, à l'occasion d'une cérémonie des Victoires de la médecine le 24 novembre, au Théâtre des Folies Bergères, au cours de laquelle il était prévu de décerner au chercheur coréen le prix de " l'homme de l'année 2005 ". Une cérémonie pour laquelle M. Hwang a dû annuler sa participation in extremis, à cause du " scandale éthique " qui commençait à prendre de l'importance en Corée. Le 21 novembre, Scientific American avait qualifié Hwang Woo-Suk de " dirigeant de la recherche de l'année ".

On pourrait, malheureusement, continuer longtemps l'exposé, d'autant plus que l'article précité de la Cité des sciences porte l'introduction : " Alors que deux réussites majeures dans le domaine du clonage thérapeutique viennent d'être annoncées, le débat autour de cette technique est plus que jamais d'actualité. En France, une proposition de loi vient d'être déposée afin d'abroger l'article de la loi interdisant le clonage d'embryons humains à des fins thérapeutiques ". Et sur quels examens scientifiques de la question s'étaient fondés les parlementaires ? Encore un sujet sur lequel on pourrait écrire longuement, car ce genre d'initiative a rencontré un large soutien, tous courants politiques confondus. Et lorsqu'on lit (Le Monde avec AFP, 12 mai) que M. Hwang aurait " remis de l'argent à des politiciens et à des cadres d'importants conglomérats qui avaient fait des dons à son équipe de recherche ", peut-on sérieusement prétendre que, globalement dans la société, c'est un " problème spécifiquement coréen " ? Aurait-on si vite oublié le passé récent de la France, les scandales aux États-Unis et ailleurs... ?

Dans tous les pays industrialisés, les hiérarchies des institutions académiques et scientifiques sont super-protégées par leur condition de détentrices du pouvoir de décerner des diplômes, par leurs liens directs avec le milieu des décideurs, par leur participation à de nombreuses activités au sommet de l'État et des grandes entreprises privées, par leur osmose avec les plus puissants secteurs de l'État, leurs contrats industriels, leur contrôle dans l'ensemble d'importantes administrations avec des budgets très conséquents... Qui les contrôle vraiment, qui ose les censurer ? Personne, sauf rares exceptions. En général, on fait confiance au " jugement par les pairs ". Mais, de nos jours, le " jugement par les pairs " est devenu le lobbying des personnes influentes, à l'échelle nationale et internationale. Si quelqu'un est détenteur d'un pouvoir significatif, " on lui fait confiance ", et c'est réciproque. Mais avec une telle logique, l'évaluation scientifique, le contrôle administratif... ne peuvent que dépérir. Le pouvoir devient alors, de fait, discrétionnaire, et incontrôlé, le corporatisme des coupoles aidant, et quoi qu'en disent les textes statutaires que l'on affiche pour la galerie.

Il va de soi, d'ailleurs, que ce problème d'immunité institutionnelle n'est pas circonscrit aux institutions scientifiques. Mais les événements récents, y compris en France, mettent en évidence le développement au sein de ces dernières d'une crise devenue d'autant plus profonde qu'il ne semble exister aucune volonté politique de s'y attaquer. En 2005, les Français ont assisté à la mise en examen de trois importants établissements universitaires et scientifiques en rapport avec l'affaire de l'amiante de Jussieu (voir le site du comité anti-amiante), au constat de la faillite des experts dans l'affaire d'Outreau (parmi lesquels se trouvait un professeur directeur de laboratoire), à la montée des tensions au sein des instances dirigeantes du CNRS qui a abouti à la démission du président début janvier et à un changement de directeur général deux semaines plus tard... Dans un communiqué se plaignant de cette dernière mesure, l'équipe de direction sortante défendait ses orientations dans le sens d'un renforcement du " management ". Précisons qu'une fonction de " directeur scientifique général " du CNRS avait été créée pour la première fois par décision du 30 juin 2005, séparée de celle de directeur général et sous sa tutelle. Ce qui ouvrait la voie à l'accès de non-scientifiques à la direction générale, dans la logique corporatiste de la " haute fonction publique ".

Partout, ce semble être la course au pouvoir et à l'influence, la volonté de les préserver et de les renforcer, que peuvent aggraver des enjeux industriels et financiers peu transparents, qui se trouve à l'origine de cette crise institutionnelle générale. Mais si c'est cela qui compte... qui a intérêt à travailler et à créer, au lieu de " gérer " ?




DOSSIER / Kouchner total mercenaire / Dec 11, 2003 /
http://www.investigateur.info/news/articles/article_2003_12_11_mercenaire.html

L'ancien ministre de la Santé vient d'écrire un rapport pour Total qui lui a été payé 25 000 euros. Ce rapport dédouane totalement la multinationale Total de toute responsabilité en Birmanie. Total a fait l'objet de plusieurs plaintes pour violation des droits de l'homme dans ce pays soumis à l'une des dictatures les plus sanglantes de la planète contre laquelle la prix Nobel de la paix Augn San Susi Kyi a demandé un boycott. Récit d'un naufrage intellectuel.

Le site Total l'a bien mis en avant. Il s'agit d'un rapport écrit par Bernard Kouchner le french doctor, blanchissant les pratiques de la firme Total en Birmanie. On ne sait plus très bien d'ailleurs à la lecture de ce rapport que nous produisons in extenso si Kouchner est un observateur ou un conseiller en communication de la firme qui outre son soutien à la junte birmane a eu des attitudes scandaleuses au Nigeria quand ça n'était pas au cours de l'enquête relative à l'Erika ou encore après la catastrophe d'AZF à Toulouse.

Que Bernard Kouchner se vende pour 25 000 euros officiels est son problème. Toute vieillesse est un naufrage et plus encore celle des starlettes de la politique. Mais que Kouchner utilise une image de french doctor qui n'est pas la sienne, ne lui en déplaise, est une escroquerie morale. Et quand il prétend se substituer à Augn San Susi Kyi qui, elle a condamné les agissements de Total, nous frôlons la mégalomanie assortie d'un total manque de pudeur. Nous ne saurions hélas douter de la bonne foi de celui qui donna des leçons de morale à tous et à tout le monde.

Mais qu'avec ce style onctueux qui prétend défendre les droits de l'homme il devienne le tremplin d'une opération de vulgaire marketing est tout simplement une honte. Car Total voit son image affaiblie par les plaintes qui le visent au niveau international pour son acceptation du travail forcé et son aide conséquente à la junte birmane.

Or un mouvement s'amplifie aux États-Unis : celui du travail propre. Des firmes comme Levis ou encore Nike ont été obligés de revoir leurs relations avec des pays dictatoriaux concernant notamment le travail des enfants. Salie dans tous les sens du terme par les affaires Erika et AZF en France, nigériane et birmane à l'extérieur, Total se paye un lifting et fait appel au médecin qui est censé incarner la justice dans le monde : Bernard Kouchner.

Des précédents ont eu lieu mais moins hurlants : Claude Allègre défendant l'industrie de l'amiante, Georges Charpack insultant les anti-nucléaires Mais au moins ces deux hommes avaient l'excuse de défendre leur gamelle : l'Institut de la physique du globe d'Allègre était en grande partie financer par Eternit, le géant de l'amiante et il occupait le poste prestigieux de président du conseil d'administration du Bureau de Recherches géologiques et minières. Que l'on se rappelle lors que le directeur de l'IPG, le futur ministre avait fait paraître dans Le Point (le 19 octobre 1996) un article très virulent, écrivant entre autres : "Quant au rapport demandé à l'Inserm, qu'il me soit permis de dire qu'il ne brille ni par la rigueur scientifique, ni par le courage, ni par l'esprit d'initiative scientifique". Interrogé hier, lors d'une conférence de presse, Claude Allègre a réitéré ses critiques : "C'est nul. Ce rapport n'est pas bon scientifiquement" . Marcel Goldberg a repris point par point les études épidémiologiques citées par Claude Allègre et révélé plusieurs problèmes d'argumentation, notamment lorsque celui-ci affirme qu'on ne trouve rien de significatif chez les femmes vivant près des mines d'amiante de Thedford ou d'Asbestos, au Canada. "En fait, leur risque de mésothéliome est multiplié par dix" , remarque Marcel Goldberg.

Quant à Georges Charpack il dépend en grande partie du financement d'EDF mais est aussi persuadé, en bon scientiste anciennement marxiste, de la prédominance de l'intelligence humaine sur les logiques de catastrophe.

Mais Kouchner…On le savait celui-ci et à la recherche d'une utilité. Mais à ce point-là, il s'agit d'un alzheimer intellectuel. Ou peut-être une dérive à la Régis Debray lorsque celui-ci se fit le chantre de la dictature serbe.

Kouchner tourne ainsi le dos à ses propres conclusions tirées dans un précédent rapport écrit avec le Dalaï-lama sur la dictature birmane. Il foule aux pieds les terribles misères de ce peuple qui a élu la prix Nobel de la paix mais a été maintenu dans la dictature grâce à la complicité des états dominés par les intérêts des firmes pétrolières comme Total. Il passe sous silence le génocide du peuple karen, oublié de tous et des dieux. Kouchner se vautre dans sa propre fange. Et c'est triste. Quant à Total, elle restera l'instrument d'une impitoyable loi du marché. Elle peut toujours se farder : elle est l'égale de l'Exxon Valdes ou des grandes compagnies texanes qui collaborèrent avec les nazis pendant la guerre jouant ainsi contre les Alliés. L'argent n'a pas d'odeur et encore moins de morale. Lorsqu'il s'en vêt c'est qu'il y a été obligé. En se faisant le complice d'une telle logique, Kouchner rejoint, toutes proportions gardées, le camp de ces médecins de la Croix Rouge qui, durant la seconde guerre mondiale, visitèrent les camps de concentration ne voulant bien voir que ce qu'ils voulaient voir. Croyant que les quelques comprimés d'aspirine valaient tous les compromis du monde, ils se firent les complices objectifs d'horreur. Car si l'horreur des camps fut unique dans son expression technique, elle ne l'est évidemment pas dans le vécu. La douleur d'un Birman soumis à la torture est la même que celle de tout être humain torturé. Et réduire le problème de Total à celui d'une médicalisation de la population est une fumisterie.

Quant au style de Kouchner, il est hélas celui des paragons staliniens. Remplacez Total par Staline et vous aurez une idée du simplisme du petit propagandiste Kouchner. Il sait tout mieux que les autres à commencer par les victimes. Il loue Total grand coryphée de l'humanité quand tout accable cette multinationale.

Parce que le Kouchner des droits de l'homme avait valeur de symbole, nous nous sentons le droit de repousser celui-ci dans les oubliettes de l'histoire au nom tout simplement des quelques mois de survie que son sale écrit va offrir à une junge birmane qui a besoin de l'argent de Total pour continuer son terrible travail.

Afin que nos lecteurs se fassent une idée de cette catastrophe humanitaire voici le dossier Total Birmanie.

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L' article du Canard enchaîné

Kouchner dénonce une injustice Total ....

Certains internautes ont dû en rester bouche bée: la compagnie pétrolière Total vient de mettre en ligne sur son site un rapport signé Bernard Kouchner. Évoque brièvement par " Le Nouvel Observateur , et plus en détail par Radio France internationale, ce document nous apprend que le " French Doctor " s'est rendu en Birmanie sur le chantier d'un gazoduc construit par le groupe pétrolier français.

L'ancien secrétaire d'État à l'Action humanitaire a passé quatre jours, fin mars 2003, dans cette zone contrôlée par les militaires birmans. Accompagné par les cadres de la boîte, Kouchner a notamment visité des dispensaires financés par Total pour améliorer le quotidien des autochtones. Conclusion du rapport de BK Conseil (BK pour Bernard Kouchner) " Des résultats médicaux très significatifs un vrai succès. " Un " trop grand succès ", même, qui mérite un avertissement : " Prenez garde, ceux qui triomphent peuvent devenir des cibles. "

Mais qu'est donc allé faire Kouchner dans cette galère? Sollicité par les avocats de Total, il est venu enquêter sur place. Officiellement, il fallait que ce ponte de l'aide humanitaire donne son avis sur les activités de la compagnie pétrolière en Birmanie. Laquelle s'est installée, voilà plus de dix ans, dans ce doux pays où règnent sans partage les généraux. Version moins reluisante : des accusations de travail forcé ont été formulées contre Total par plusieurs associations de défense des droits de l'homme qui s'appuient sur les témoignages d'anciens travailleurs birmans. Cela méritait bien une contre-enquête de BK Conseil.

Les villageois rencontrés ont en effet démenti ces allégations " farfelues ". Elles ont pourtant conduit une juge de Nanterre à ouvrir, en octobre 2002, une information judiciaire pour " crime de séquestration " (le crime de travail forcé n'existant pas en droit français) à l'encontre de Total. Et les avo-

cats de la compagnie ignoraient sans doute que la juge chargée de cette affaire n'est autre... qu'une ancienne collaboratrice du cabinet de Kouchner dans le gouvernement Jospin!

Joint par " Le Canard ", l'ancien ministre maintient les termes de son rapport, tout en reconnaissant qu'il avait d'abord eu des doutes. Cela dit, si Total veut " changer [son] image ", Kouchner suggère, à la fin de son rapport, que ses cadres " visitent plus souvent " Aung San Suu Kyi - Prix Nobel de la paix et opposante au régime militaire - dans sa prison. Et que, " par une démarche, d'abord discrète, et plus tard éventuellement publique, le groupe exige sa remise en liberté ".

Ce sont bien là les conclusions et conseils d'un rapport objectif, rédigé par un homme de terrain payé environ 25 000 euros par Total. Pas cher, cependant, pour un travail auquel personne ne l'avait forcé…

Laurione Gaud

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L'article de Libération

Auteur d'un rapport payé par Total, l'ancien ministre blanchit le géant pétrolier.

Kouchner fait écran Total sur le travail forcé en Birmanie

Par Philippe GRANGEREAU / mercredi 10 décembre 2003

"Ce programme socio-économique est la meilleure publicité pour Total. Une sorte de bureau en ville, un show-room..." Bernard Kouchner

Total, qui depuis août 2002, fait l'objet en France d'une plainte pour travail forcé en Birmanie, a appelé Bernard Kouchner, l'ex-ministre de la Santé du gouvernement socialiste et "French Doctor" fondateur de MSF, à la rescousse. En mars, le géant pétrolier a commandé un rapport à sa société, BK Conseil. "...Médecin humanitaire spécialiste des problèmes de santé publique et des situations d'urgence", écrit Total sur son site internet (http://birmanie.total.com/) où figure en bonne place ce rapport de 19 pages, "homme politique engagé connaissant personnellement Mme Aung San Suu Kyi (l'opposante birmane, prix Nobel de la paix en résidence surveillée, ndlr), Bernard Kouchner avait toute l'expérience requise pour être un observateur critique et impartial de l'action de Total en Birmanie".

Bernard Kouchner s'est donc rendu sur place pendant quelques jours, afin de voir le site du gazoduc construit par Total et achevé en 1998. Il a visité sept "villages modèles" du projet Yadana installés par le pétrolier dans cette zone dotée d'hôpitaux et d'orphelinats. Il n'en dit que du bien. "Ce programme socio-économique, note-t-il, est la meilleure publicité pour Total. Une sorte de bureau en ville, un show-room..."

Sur l'essentiel, c'est-à-dire le travail forcé des populations locales dont Total est accusé d'avoir profité vers 1995, Kouchner reprend l'argumentaire bien rodé du pétrolier : "Le chantier a employé 2 500 personnes (...). Toutes bénéficièrent d'un contrat écrit, de salaires réguliers, d'une protection sociale et de normes reconnues." Des travaux forcés ? Il ne s'agissait que d'une confusion avec le chantier voisin d'une voie ferrée où "il est probable que des travaux forcés aient malmené les populations". "N'oublions pas, ajoute Kouchner pour ponctuer son paragraphe, que pour détestable qu'il soit, le recours au travail forcé est une coutume ancienne, qui fut même légalisée par les Anglais en 1907." "Plus tard, au début du chantier, concède l'ancien ministre en se contredisant quelque peu, des villageois avaient été raflés par l'armée pour défricher la forêt et se livrer à d'autres besognes aux services des militaires (...). Ayant été prévenue de cette violation des droits de l'homme, la compagnie Total exigea que ces exactions cessent. Elle s'en ouvrit à Rangoon, aux dirigeants qui promirent d'intervenir et le firent. Deux décrets abolissant le travail forcé furent publiés en mai 1999 et octobre 2000." L'auteur du rapport explique donc que Total, contrairement à ce que certains esprits "mal informés" ont pu supputer, a en réalité lutté contre le travail forcé. "Il oublie de dire, commente Farid Ghehioueche du collectif Info Birmanie, que ces décrets n'ont jamais été appliqués." "En fait, ajoute le militant, Total a su que du travail forcé avait lieu sur son chantier, et lorsque l'entreprise s'est aperçu du danger que cela comportait en terme d'image, elle a changé de politique."

Nombreux sont les témoignages accréditant le recours au travail forcé au profit de Total. Il y a le rapport confidentiel "L'action de Total en Birmanie", commandité par Total en juin 1996, dont Libération s'est procuré une copie. L'ancien responsable des questions de sécurité du pipe-line relate que "les unités affectées à la protection du projet Yadana ont déjà utilisé les services des local helpers (recrues locales) réquisitionnés pour le chemin de fer, pour certaines tâches à leur profit direct ou pour du défrichage au profit de Total, alors que la société ne cesse de leur expliquer qu'elle dispose de ses propres moyens pour effectuer des travaux".

La compagnie française a opéré un certain nombre de glissements sémantiques. En novembre 2002, le PDG Thierry Desmarest, affirmait que Total n'avait "jamais recouru, directement ou indirectement, au travail forcé". Mais en novembre 2003, Jean du Rusquec, chargé de mission de Total en Birmanie, déclarait à l'AFP : "Il y a eu des problèmes au démarrage du chantier. Strictement du travail forcé, vers décembre 1995, pour la construction de baraquements et pour du portage (...). Nous avons indemnisé les villageois, 400 environ. Il a fallu se bagarrer." Malgré ce demi-aveu, la ligne de défense de Total demeure la même, précise l'avocat des plaignants birmans, William Bourdon, à savoir qu'"il n'y a jamais eu de travail forcé sur le chantier".

Total, s'il n'a pas profité sciemment de ce travail forcé, pouvait-il penser qu'il échapperait à ces pratiques ? Une étude confidentielle, commandée dès 1992 par Unocal, le partenaire américain de Total, à Control Risks Information Services, dont Libération s'est procuré une copie, avertissait le pétrolier : "Dans toute la Birmanie, le gouvernement utilise habituellement des travailleurs forcés pour construire les routes (...). Dans de telles circonstances Unocal et ses partenaires n'auront qu'une marge de manœuvre très réduite."

Dans son rapport, payé selon lui 25 000 euros par Total, Kouchner se prononce pour l'engagement constructif avec la dictature : "Fallait-il répondre aux appels d'offre et installer ce gazoduc en Birmanie ? Je le crois." Et de conclure : "L'époque n'est plus à l'embargo et au boycott." Position en totale contradiction avec ses convictions d'antan. Dans la préface de Dossier noir Birmanie (Ed. Dagorno, 1994), où il qualifiait la junte de "narcodictature", il reprenait à son compte l'idée selon laquelle "il faut imposer à la junte birmane des sanctions économiques". Ajoutant que de telles sanctions "heurtent bien souvent l'intérêt des États, dont la France qui, comme beaucoup d'autres, commerce avec les généraux via ses industries pétrolières". Pour justifier son revirement, Kouchner explique qu'à l'époque : "Je n'avais pas fait d'enquête. Mais un certain nombre de prix Nobel, dont mon ami Elie Wiesel, prétendaient l'avoir menée pour moi."

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L'article du Nouvel Obs

Payé par Total, Kouchner blanchit Total en Birmanie

Le fondateur de Médecins sans frontières a touché 25.000 euros pour rendre un rapport sur le travail forcé en Birmanie, qui conclut que celui-ci n'a pas jamais été utilisé par la compagnie. Le travail forcé est d'ailleurs, selon l'ancien ministre, "une coutume ancienne, qui fut même légalisée par les Anglais en 1907".

Le groupe pétrolier Total a payé 25.000 euros en mars dernier Bernard Kouchner, ancien ministre socialiste et fondateur de Médecins sans frontières, pour qu'il rende un rapport sur le travail forcé en Birmanie. Un rapport qui conclut… à l'absence de travail forcé sous l'égide de Total.

Pour rédiger son rapport, publié sur le site internet de Total, Bernard Kouchner s'est donc rendu pendant quelques jours en Birmanie. Il y a visité le site du gazoduc de Total, ainsi que les sept villages modèles installés par Total dans cette zone. Pour n'en dire que du bien. "Ce programme socio-économique, écrit Bernard Kouchner dans son rapport de 19 pages, est la meilleure publicité pour Total. Une sorte de bureau en ville, un show-room".

Travail forcé ?

Sur la délicate question du travail forcé, qui a valu à Total une plainte déposée en août 2002 en France, le ministre conclut qu'il y a eu erreur sur la personne. En effet, il reprend l'argument du pétrolier : "Le chantier a employé 2500 personnes". "Toutes bénéficièrent d'un contrat écrit, de salaires réguliers, d'une protection sociale et de normes reconnues".

Concernant l'accusation de travail forcé, il y a eu méprise, affirme Bernard Kouchner, avec le chantier voisin d'une voie ferrée, "où il est probable qu'il y ait eu des travaux forcés". Et le ministre de rappeler que le travail forcé est de toute façon "une coutume ancienne, qui fut même légalisée par les Anglais en 1907".

Birmans "trop heureux"

Le "french doctor" note cependant qu'au début du chantier du gazoduc, "des villageois avaient été raflés par l'armée pour défricher la forêt et se livrer à d'autres besognes au service des militaires". Mais Total une fois au courant de ces dérapages, "exigea que ces exactions cessent". "Deux décrets abolissant le travail forcé furent publiés en 1999 et 2000", poursuit Bernard Kouchner.

Ce que ne dit pas cependant l'ancien ministre, c'est que ces deux décrets n'ont jamais été appliqués, selon un militant du collectif Info Birmanie interrogé par Libération.

Interrogé, par le quotidien, Bernard Kouchner s'explique : "Les Birmans que j'ai vu sont absolument heureux de la présence de Total, trop à mon avis par rapport au reste de la population. Personne ne connaît les 'victimes de Total' à ma connaissance".

Le rapport à 25 000 € de BK est sur
http://www.investigateur.info/news/articles/article_2003_12_11_mercenaire.html

, les protestations de Total aussi !




Sur le Blog de Corine Lepage, ancienne ministre de l'écologie :

Une bouffée d'oxygène

Je viens de terminer un ouvrage fort intéressant intitulé "Infiltration : une taupe au service de Philip Morris". Il raconte comment un professeur de médecine environnementale à l'Université de Genève et de Göteborg, simultanément consultant de Philip Morris, a durant des années alimenté une controverse sur l'absence de preuve de la nocivité du tabagisme passif.

Il s'agit d'un procès en diffamation intenté par ce professeur contre un ancien cadre de l'OMS et un médecin qui ont dénoncé une "fraude scientifique".

Ce livre qui démonte le mécanisme et les complicités dans le domaine du tabac pourrait être décalqué pour l'amiante dont un très récent rapport sénatorial examine, bien tardivement, les responsabilités.

Sans tomber dans la paranoïa du complot, il va de soi que les millions investis par certains lobbys pour défendre contre vents et marées des produits parfaitement toxiques pour la santé humaine et les finances publiques, servent à alimenter des scientifiques peu scrupuleux qui se battent d'abord pour éviter la controverse scientifique qui pourrait naître sur la dangerosité du produit, puis maintiennent une controverse quand celle-ci n'a plus lieu d'être, grâce à des méthodes éculées mais toujours réutilisées.

Le plus grave dans tout cela, outre la question de savoir comment des médecins qui ont prêté le serment d’Hippocrate peuvent tomber dans ces pièges est l'attitude des gouvernements qui se mettent, au départ au moins, toujours du côté des industriels. Outre le fait que l'intégrité des personnes est le premier devoir de l'État, ce comportement, sans cesse répété, est parfaitement contre-productif, empêche l'innovation technologique et coûte une fortune au contribuable, devenu victime et assureur d'un État irresponsable, dans tous le sens du terme.

Il serait si simple et si efficace sur un plan économique d'adopter la position contraire, celle d'une recherche publique capable de répondre aux questions posées, d'écarter des controverses stériles et de s'associer aux recherches de produits de substitution .

Il serait éthique et démocratique que ceux qui délibérément mentent soient sanctionnés, lorsque leurs mensonges contribuent à causer la mort d'autrui .

C'est pour cela que ce livre est une bouffée d'oxygène. la seule question est celle de savoir si le même procès aurait pu avoir lieu en France ?

[Mme Lepage a raison, mais c'est dommage qu'elle ne soit pas plus bavarde sur ceux, scientifiques, lobbyistes et industriels, avec la complicité des politiques aussi bien au sénat qu'à l'assemblée, qui ont vidé sa loi sur l'air. J'en tousse encore !]




On peut aussi lire :
Le paradoxe démocratique l'alliance science et politique :
http://www.inra.fr/dpenv/levylc31.htm

Humanisme, biotechnologie et éthique de la science :
http://www.inra.fr/dpenv/p-rotili.htm





[ Corrélats : Violence / Nitrates, cancers et lobbies / OGM / Monsanto 1 : Confédération paysanne 0 / Moulinex / Mink / V comme voyou / ...]

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